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Je suis débordée et j’aime ça !

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Je suis débordée et j’aime ça !

« Je suis débordée, je suis toujours surbookée, je n’ai jamais le temps de rien faire, regardez combien je travaille, regardez le nombre de responsabilités que j’ai, je n’en peux plus ! Voilà, je n’en peux plus, je vais bientôt péter un plomb ! »…Elles disent toutes cela, mais en même temps elles continuent à vivre de cette façon. On dirait qu’elles aiment ça, être débordées…

par Sondes Khribi Khalifa

Dé-bor-dée !

Elles se taillent des emplois du temps de ministres, avec zéro marge de manœuvre, zéro imprévu. Il faut que tout soit parfait, il faut que tout se fasse exactement à telle heure, de telle façon. Mais avec de l’énergie en plus ! Il faut que l’énergie soit au rendez-vous pour que l’on puisse tout faire, et bien faire. 18 h tapante, elles sont encore au bureau, le portable à la main, le téléphone fixe à l’autre main, à mener deux conversations à la fois, en regardant la personne en face, troisième conversation et troisième affaire à régler.
Mais oups, l’école doit être déjà fermée depuis un moment là, puisqu’il est 18 h… Les enfants ils sont donc où ? Quelqu’un est passé les prendre ? Non ?? Comment ça non ?? Vous ne voyez pas que je travaille !! Vous ne voyez pas que je ne peux pas tout faire….

Eh oui, tout le monde autour d’elles le voit, sauf elles-mêmes. Ces femmes qui veulent tout faire, tout faire à la fois. « Je suis débordée ! », elles n’arrêtent pas de le dire et de le répéter. Mais on dirait qu’elles s’arrangent pour avoir toujours quelque chose à faire. Autant dire qu’elles aiment ça, être débordées…

Le stress, est-il nécessaire à la fin ?

C’est presque ce que l’on dirait…Le stress serait synonyme d’une vie bien remplie. Donc d’une vie réussie. Quand on est stressé, c’est qu’on travaille beaucoup. Quand on est toujours débordée,c’est qu’on a une famille et des enfants, plein de responsabilités, ce qui veut dire que l’on a réussi sa vie privée. En gros, quand on est débordé, c’est parce qu’on travaille beaucoup, ce qui veut dire qu’on a une carrière (bien en marche…), des enfants peut-être, et même un amoureux qui nous attend, tous les soirs, à la maison !

Le stress est comme bien vu alors. Socialement, il serait synonyme de réussite. On ne peut pas être stressé, si on n’a rien à faire. Si on est un simple salarié, derrière un bureau, à exécuter des tâches routinières, il n’y aurait pas de quoi stresser. Mais, si l’on construit des choses, on mène des projets, on conduit des aventures, on stresse, c’est normal. C’est le challenge. Qui n’aimerait pas avoir une vie bien épicée et bien remplie de challenges !? Et puis, ce n’est même pas donné à n’importe qui ! Il faut être quelqu’un pour relever des challenges, il faut avoir du potentiel. Avoir du potentiel, être compétent sinon excellent, être compétitif. Voilà les maîtres mots de cette époque.

On stress parce qu’on veut aller plus vite que la musique, entendez plus vite que soi-même.

Optimiser, toujours et encore…

Le phénomène du stress est très récent, dans l’histoire de l’Homme. Et il est dû à cette quête continue de performance. Compétitivité, rentabilité, performance, les mots fusent. Et des disciplines scientifiques naissent, depuis une soixantaine d’années environ, ça s’appelle le management. Une science qui vous apprend à aller le plus vite possible, le plus loin possible. Optimisation, un mot (clé) qui traduit bien l’état d’esprit dans lequel on est. Optimiser c’est aller le plus loin possible, le plus vite possible.

Quelqu’un qui passerait sa journée allongé, à ne rien faire d’autre que d’observer un nuage qui passe…serait probablement soupçonné de folie, à l’ère de l’optimisation.

Mais pourquoi ne sommes-nous plus capables de nous allonger, ne serait-ce que 30 minutes par jour, pour regarder un nuage ? Vous ne soupçonnez même pas le bonheur de regarder passer un nuage… Si vous avez lu Paul Auster, vous ne serez pas surpris(e) de cette invitation à regarder le ciel. Le célèbre écrivain dit simplement que nous ne levons pas suffisamment les yeux vers le ciel, pour regarder le ciel… Le ciel est magnifique à vrai dire.

Le gouffre intérieur…

Désirer ne pas avoir une seconde à soi, désirer être débordée, c’est fuir quelque chose. Précisément, se fuir soi-même. Il y a effectivement des personnes qui ressentent un malaise, une angoisse terrible, quand elles ont du temps libre. Autrement dit, quand elles n’ont rien à faire. Raison qui explique pourquoi tellement de femmes travaillent dans des conditions pas terribles. Elles disent, tout simplement, ne pas vouloir rester chez elles, à ne rien faire. Ne rien faire, ça les stresse plus que tout.

La rencontre avec soi, est décidément la plus dure. La compagnie de soi-même, est manifestement, la moins désirée. La paix intérieure, c’est la chose au monde la plus difficile à obtenir. Et, faute de paix intérieure, quand on est seul avec soi-même, on est le jouet du diable…

Le gouffre intérieur, c’est ce que la majorité d’entre nous fuit, en cherchant inconsciemment à être toujours débordé. Etre débordé, c’est donc finalement une fuite en avant. Vivre en étant débordé, c’est du temps qui passe très vite à la fin, sans qu’on ne s’en rende vraiment compte. Des années passent et on se surprend à avoir 40 ans, ou 50 ans !! Normal, on n’a pas été là, pour voir le temps passer. On n’a pas été présent…

Respirez, la vie ça se passe ici et maintenant. Arrêtez de courir pour faire un maximum de choses. Ecoutez votre corps, prenez le temps de passer du temps avec vous-même. Vous ne le regretterez pas. C’est la seule façon de se sentir, durablement, bien. Tout le reste est illusion.

“ Avoir du potentiel, être compétent sinon excellent, être compétitif. Voilà les maîtres mots de cette époque.“

Des enfants débordés !

Nous enfonçons le clou, en taillant à nos enfants des emplois du temps aussi chargés que les nôtres, à courir entre école, garderie, piano, tennis, et ce nouveau truc-là dans lequel la copine à ma cousine a inscrit ses enfants… Super comme activité pour les enfants ! Eh hop, je vais inscrire les miens aussi, comme ça ils ne resteront pas à ne rien faire, dimanche entre 4 et 6 h du soir. Tout le reste des plages horaires est booké, ça y est. Nous pensons bien faire, en préparant l’enfant aux « difficultés réelles » de la vie. Mais est-ce vraiment le cas ? Ne sommes-nous pas en train de conditionner nos enfants…à ne savoir vivre qu’à 100 à l’heure… ?

“Socialement, le stress serait synonyme de réussite. On ne peut pas être stressé si on n’a rien à faire.“

Le stress oxydatif

Le stress a un effet dévastateur sur la santé. Il passe de facteur de risque, à facteur déclencheur de plusieurs maladies graves, dégénératives et chroniques. Sans citer le cancer, dans lequel, le rôle du stress est de plus en plus confirmé.

Le processus est simple, plus vous stressez, plus votre corps fabrique des radicaux libres. Ceux-ci accélèrent alors (par oxydation) le vieillissement des tissus. Un peu comme un meuble qui va s’user à cause de la rouille… nos cellules s’usent à cause de l’agression de ces molécules nocives dites radicaux libres. Le vieillissement des tissus, l’affaiblissement de la défense immunitaire et le phénomène inflammatoire sont à l’origine des nombreuses maladies que nous connaissons à notre époque.

« Vous semblez plutôt fatiguée pour une femme de votre âge … », ou « Vous ne faites pas votre âge ». Voilà le genre de phrases qui tue ! Alors ? Dès que vous vous sentez glisser dans le cercle vicieux du stress, pensez à votre capital santé, et même à votre capital « beauté »….

>> Mariem, 34 ans

«Je suis commerciale dans une grande entreprise. Je cours tout le temps, mais c’est le rythme du travail qui est comme ça, dans ce secteur. Nous avons des objectifs, un chiffre d’affaires à réaliser, c’est beaucoup de pression, et même quand je rentre chez moi le soir, ma tête n’arrête pas…on dirait que c’est un logiciel automatique qui reprend tout ce qui s’est passé pendant la journée, toutes les factures, tous les évènements, toutes les conversations…Tout me remonte à la tête. Je ne me repose vraiment que quand je dors. Croyez-moi, j’ai envie de dormir pendant un mois ! Un mois entier ! Mais mon patron va me tuer… Ou me virer ! Ce qui est pire ! ».

>>Imen, 36 ans

« Le stress ? C’est facile à dire….mais quand on a des enfants, en bas âge en plus, quand on travaille dans une banque, avec des horaires stricts et une telle masse de travail. Quand on doit faire la cuisine, le ménage, et tout le tralala, à la maison…Il faut être une superwoman pour réussir et rester zen ! Je n’ai pas envie de stresser, mais je suis bien obligée…Parfois il est 11 h du soir, et je suis encore, à la terrasse, à étendre le linge. Alors oui, je suis une femme débordée. Le seul moment de répit que j’ai, c’est quand j’allume une cigarette. Je sais que c’est mauvais pour ma santé, je sais que je donne le mauvais exemple à mes enfants, mais je ne peux pas faire autrement… ».

>>Marwan, 46 ans

« Je suis un homme qui a des responsabilités, j’ai passé plus de 20 ans dans cette entreprise, je suis celui qui connaît tous les rouages et les trucs ! Je suis donc tout naturellement le bras droit de mon patron. Il compte beaucoup sur moi. Mes journées sont planifiées à l’avance, c’est très serré, tout se calcule à l’avance maintenant. Même le déplacement, c’est du temps et de l’argent, alors il fait tout gérer à l’avance, comme un tableau de bord d’une entreprise. Chaque famille est une petite entreprise aujourd’hui ! Time is money».

>>Marwa, 28 ans

« C’est notre époque qui est comme ça, à mon avis, le stress ça fait partie de notre vie aujourd’hui. Moi, je remarque que tout le monde est stressé, tout le monde court, personne n’a le temps de faire quelque chose de gratuit, même un sourire ça peut devenir suspicieux… Si tu souris à quelqu’un, il va se demander ce que tu lui veux…car ça ne peut pas être gratuit, plus rien n’est gratuit, en ce moment ! Et c’est chacun dans son petit monde, son cocon. La vie est de plus en plus difficile. D’où le stress. Obligé quoi !»

L’avis du spécialiste: Dr Khalil Ben Farhat, Neuropsychiatre Clinique Ettaoufik

Le stress ou l’anxiété sont effectivement en croissance exponentielle dans notre société. Nous, psychiatres, recevons de plus en plus de patients qui viennent consulter, parce qu’ils sont stressés. « Je suis stressé docteur, je suis toute la journée sur les nerfs, sensibilité à fleur de peau, une colère pour un rien…et cela m’empoissonne la vie ». Plus que cela, le stress ressenti par ces personnes va se traduire au niveau de leur corps par des manifestations diverses, mal de dos, céphalées et migraines chroniques, mal d’estomac… Jusqu’à des pathologies assez sévères comme l’ulcère. Le stress n’est pas juste un phénomène de mode, c’est un mal qui ronge toute la société. Pour y réponde les gens font souvent fausse route, la cigarette ou l’alcool qui sont censés « déstresser » ne font qu’augmenter l’anxiété. Beaucoup de personnes compensent également par une boulimie, surtout parmi les femmes…Suivent alors des pathologies diverses allant du diabète aux maladies cardiovasculaires, etc.

Il existe pourtant de plus en plus de thérapies qui fonctionnent, mais il faut d’abord se tenir à une hygiène de vie correcte.

Il faut dormir suffisamment et préserver une bonne qualité de son sommeil.Souvent les gens sont agressifs et fatigués, juste parce qu’ils manquent de sommeil.

Il faut manger plus sainement; privilégier fruits et légumes pour leurs vitamines. Mais, surtout, il faut une hygiène « relationnelle » qui soit saine, il faut éviter de tomber dans le piège de nos émotions négatives qui nous submergent et qui plombent notre qualité de vie en général. Une hygiène émotionnelle donc, peut-être, avant tout…