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Viens chez moi, j’habite chez mes enfants

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Viens chez moi, j’habite chez mes enfants

En Tunisie, jusqu’à il y a une cinquantaine d’années, la famille au sens large, habitait ensemble dans une même maison. Les « Diar Arbi » (maison arabe) regroupaient, autour d’un patio central, une multitude de petits « appartements » dans lesquels logeaient parents, enfants et petits enfants. Avec le temps, nos maisons ont rétréci et nous sommes devenus plus indépendants. C’est chacun chez soi et Dieu pour tous. Mais il arrive encore quand même que par nécessité ou par choix, les parents, ou plus généralement un des parents, vienne emménager chez son fils ou sa fille. Comment se passe alors cette cohabitation devenue en si peu de temps presque contre-nature ? Comment le vivent les parents, les enfants et surtout les conjoints ?

par Sonia Bahi

Nos seniors sont indépendants. Ils continuent encore à conduire à plus de 80 ans, ont des activités, des amis et tiennent farouchement à leur indépendance. Ils aiment leur chez-eux, leurs petites habitudes et sont rarement enclins à venir habiter chez nous. En revanche, cela peut changer lorsque l’un des conjoints meurt et que l’autre se retrouve tout seul ou souffrant d’une maladie nécessitant une prise en charge spéciale. Pour les enfants, il est tout à fait naturel d’assumer leur rôle auprès de leurs parents quand ils ont besoin d’eux. Mais là où ça coince, c’est au niveau des parents, qui eux, acceptent assez difficilement d’être maternés.

Salem, 72 ans, habite chez sa fille Malek depuis 2 ans

C’est un monsieur calme, à la voix posée. Il sent la pipe et l’eau de Cologne. Sa femme est morte d’un cancer il y a deux ans. Il s’est retrouvé seul dans une maison devenue trop grande. Pour lui, sa fille a dû l’arracher de force à ce qu’il considérait comme ses racines, parce qu’il errait comme une âme en peine dans les pièces vides. Il m’explique qu’au départ, il a eu du mal à s’habituer, à trouver ses repères mais que maintenant, il s’est intégré à cette nouvelle vie de famille. Il joue souvent aux cartes avec son gendre le soir, pour qui il a beaucoup d’amitié et de respect et il y a aussi ses petites filles. Son visage s’éclaire d’un large sourire quand il parle d’elles. Son regard se remplit de tendresse, il me montre leurs photos. « Elles sont de véritables rayons de soleil ! Vivre avec elles au quotidien est un incroyable cadeau. Je n’aurais pas pu être aussi proche d’elles si j’avais continué à les voir une fois par semaine comme avant. La perte de ma femme a été terrible, c’est comme si je me retrouvais seul au monde, mais être grand-père au quotidien m’a donné une nouvelle raison de vivre ».

Témoignage de Malek, fille de Salem

« Quand maman est morte, plus rien n’a été pareil. Les journées étaient moins lumineuses, la nuit était plus noire. Vivre dans un monde sans elle semblait impensable et le pire a été, sans conteste, le vide que j’ai vu dans les yeux de mon père. J’ai du batailler pour le convaincre de venir vivre avec nous. Tous ses souvenirs avec elle étaient dans cette maison mais je savais que si je cédais, il allait se laisser mourir de chagrin. Mes filles ont été ma botte secrète. Il en a toujours été dingue. Mon père est quelqu’un de zen, il est facile à vivre. Il n’est absolument pas une charge, au contraire, c’est une joie de sentir l’odeur de sa pipe dans la maison, c’est l’odeur de mon enfance et je considère que pour mes filles, c’est une vraie chance de partager la vie de leur grand-père. Ce qui a certainement facilité les choses, c’est que mon père et mon mari s’entendent très bien ».

Moez, fils d’Aïcha, 56 ans

Mon père est mort quand j’avais 8 ans. Ma mère m’a élevé toute seule. C’est grâce à elle que je suis ce que je suis aujourd’hui, que j’ai une maison et un travail. Je ne pourrai jamais lui rendre tout ce qu’elle a fait pour moi. Il était impensable que je la laisse toute seule une fois marié. J’ai été très clair avec ma femme depuis le début, elle nous épousait tous les deux. La cohabitation n’est pas toujours facile. Ma mère est très possessive et a tendance à se mêler de tout, ce qui met ma femme hors d’elle, mais elle doit composer avec, elle n’a pas le choix. Ma mère est la première femme de ma vie.

Selma, 42 ans

Mes parents ont 75 et 80 ans et ont besoin de soins spécifiques, surtout mon père. Au quotidien, c’est vraiment lourd. Il se lève plusieurs fois la nuit, tousse à fendre l’âme et réveille toute la maison. Il est devenu grognon et irritable, il passe son temps à tout critiquer et mes enfants ados le vivent difficilement. Avec mon mari, c’est à couteaux tirés, l’ambiance est devenue très pesante mais je n’ai pas le choix. Qu’est ce que je pourrais faire, les mettre à la rue ?

« Quand les mains tremblent… »

Certaines traditions persistent et heureusement. Contrairement aux sociétés occidentales, l’entraide familiale est encore de mise en Tunisie et la famille élargie a encore de beaux jours devant elle.

Comme l’a dit Rachid, un petit bonhomme de 8 ans et déjà d’une grande sagesse « Ma maman lace mes chaussures et coupe ma viande quand je n’y arrive pas. Quand elle sera trop vieille et que ses mains vont trembler si fort qu’elle ne pourra plus le faire elle-même, alors, à mon tour, je lui lacerai ses chaussures et je lui couperai sa viande, parce que mon grand-père dit souvent que le bien que l’on fait, la vie nous le rend et moi je rendrai à ma mère tout le bien qu’elle me fait, parce que je l’aime beaucoup ma mère ».