Vivre à Deux

Ascension sociale: Ma réussite contre vos médisances !

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Ascension sociale: Ma réussite contre vos médisances !

Alors qu’elle devait susciter l’admiration, l’ascension sociale est souvent mal vécue par l’entourage. Mépris, médisances et rappel à l’ordre des choses établies, tout est permis pour démolir le moral de la personne qui a gravi les échelons de la réussite. Le point sur un phénomène que nous connaissons si bien.

par Salem Djelassi

Celui qui n’a pas mis les pieds en Tunisie depuis des années et qui redécouvre le pays s’extasiera « Comme cela a changé ! ».
C’est indiscutable ! La Tunisie a le vent en poupe et, les signes extérieurs de réussite sociale pullulent, surfant avec allégresse sur le modèle occidental.

Quoi qu’il en soit « le moulin tourne » comme on dit : qu’il s’agisse de coincer trois rendez-vous en une demi-journée ou de vendre à la sauvette un stock de cravates, la course à la survie bat son plein.

Bien sûr, certains s’en sortent honnêtement, découvrent des niches encore vierges. Oui, mais voilà, chez nous la réussite professionnelle n’est pas synonyme de réussite sociale comme ailleurs. Ailleurs et, pour ne citer que l’exemple des Etats-Unis, il est de bon ton de s’inventer un père chômeur, une mère alcoolique, un chien comme fidèle compagnon ou même, une enfance difficile lorsqu’on est parvenu au sommet de la pyramide sociale.

On ne doit rien à personne, si ce n’est à sa propre superpuissance personnelle et, le mythe du milliardaire parti de rien est érigé en institution nationale. La réussite fascine et crée, comme on dirait, des énergies positives. D’ailleurs, les petits américains biberonnent de ces modèles, dès leur petite enfance. Cet hymne à la réussite personnelle galvanise les énergies.

Dans notre société, ceci est hélas interprété autrement !
La société reste trop souvent confinée dans le mépris pour toute personne qui est partie de zéro et, beaucoup de ceux qui ont réussi, s’inventent une généalogie où le grand-père aurait été « Gaïd » à la campagne, ou un grand propriétaire terrien. Une de nos collègues journalistes, se souvient d’avoir été sévèrement critiquée par un homme d’affaire parce qu’elle avait mentionné dans son article qu’il était d’origine modeste.

Un sale rapport à l’argent

Pourquoi s’invente-t-on un grand père « Gaïd »? C’est simple: parce que toute réussite dans notre culture est arrachée par le pouvoir et traditionnellement, le pouvoir était entre les mains des « Gaïds ». C’était l’époque où prendre le pouvoir consistait à l’exercer en écrasant les autres. Dans notre société, le rapport à l’argent renforce encore cette idée et joue dans le sens d’une mauvaise perception de la réussite. En fait, dès lors qu’une personne réussit et gagne de l’argent, le jeu social se met en place avec de l’admiration côté face et, du dénigrement côté pile. C’est invariablement des commentaires incisifs où la personne aurait au moins un très bon piston et une main habile pour verser des pots de vins. La notion de réussite par ses propres moyens avec une stratégie et un plan de carrière ne semble pas avoir fait du chemin dans notre mental !

Que dit-on dans les salons cossus à propos de ceux qui ont réussi en partant de rien ? « C’est le fils de qui ? » N’importe qui peut réussir aujourd’hui, comme « X » qui est devenu chef d’une entreprise florissante alors que son père n’était qu’un épicier. Mais la résistance des mentalités ne provient pas seulement de la caricature bourgeois/plèbe : l’environnement socioculturel du milieu d’origine est tout aussi féroce. La ruelle du quartier, les copains de l’école, les cousins, etc. tout cela forme une mémoire collective qui garde au chaud les souvenirs d’une enfance défavorisée. Une mémoire qui n’est pas tendre lorsque l’un des siens décolle.
La jalousie la plus primaire s’exprimera à travers : « Sa mère faisait crédit à l’épicerie » ou « pour qui se prend-t-elle ? A-t-elle oublié qu’on a partagé le même Hammam ! » Mais, l’exemple le plus courant est celui de rappeler aux principaux « intéressés » leur période de vaches maigres avec une pointe d’ironie moqueuse dans la voix.
En effet, là où n’importe quel esprit civilisé y verrait une source d’admiration, les mentalités ambiantes rappellent à l’ordre le passé, pour mieux enfoncer les protagonistes et en plein public de préférence. « Te souviens-tu de ton deux pièces ? Vous n’aviez même pas de table ! ». Ces phrases font d’autant plus mal que (hélas) beaucoup de « self-made-men » camouflent comme ils peuvent leur case départ. Et, ces campagnes de dénigrement peuvent aller loin…très loin.
L’exemple de persécution le plus extrême est celui du recours à la sorcellerie dans les bureaux. Bienvenue au cercle vicieux de la paranoïa et de la persécution. « Nous nous croyons citadins, mais nous vivons encore avec une mentalité de clans et de tribu, dit Kamel, universitaire, tant que nous ne vivrons pas un véritable partenariat entre citoyens, nous ne nous développerons jamais. Notre société est fragmentée malgré le discours dominant, où nous nous congratulons de ne pas être individualistes alors qu’en fait, nous sommes terriblement égoïstes.

Henda, 26 ans, commerciale:  » Tout pour t’enfoncer « 

La réussite est encore très mal perçue. Chez nous, elle déclenche systématiquement l’envie et la jalousie.
Tout est mis en oeuvre pour casser les projets. Il vaut mieux passer à côté de tout cela. Et puis, il n’y a aucun esprit de solidarité. Un copain, qui s’est lancé dans un produit de qualité, a vu toutes les portes de ses amis d’enfance, susceptibles de lui passer commande, se fermer.
Par principe, il fallait le laisser se débrouiller alors qu’un coup de pouce pour démarrer l’aurait sauvé. Rien, ici on fait tout pour t’enfoncer : de l’autorisation administrative jusqu’au point de vue d’une cousine lointaine à qui tu n’a rien demandé.

Hassan, 43 ans, cadre bancaire:  » L’étalage des richesses est malsain. « 

Le problème, c’est que la majorité des gens ne conçoivent la réussite que par l’étalage des richesses. Sinon, on ne peut pas être crédible.
Une attitude dangereuse car on risque d’y laisser ses repères moraux.

C’est très malsain cette conception de la réussite qui s’affiche trop ! Dans ma famille, j’ai par contre l’exemple du contraire. C’est un oncle qui a réussi mais il perpétue son mode de vie habituel, un mode de vie très simple. Ses propres filles, mes cousines, ne cessent de se plaindre d’un père ringard et n’attendent que son décès pour pouvoir hériter et vivre comme des stars.

C’est qui son père ?

Ainsi, dès lors qu’une « success-story » apparait, la hâche de guerre est déterrée.
Eh oui ! La réussite est mal vue, mal vécue, parce qu’elle bouscule un système de castes invisibles mais, oh ! combien réel; un bain de haine où, l’esprit d’initiative est rarement encouragé : « c’est le mépris qui règne en maître, poursuit notre universitaire, un mépris distillé à coup de petites phrases vénéneuses où les femmes qui réussissent professionnellement ne le doivent qu’à la promotion canapé et les hommes ne sont jamais que les fils de…, quelque soit leur fortune ».
D’ailleurs, dès qu’on parle de la réussite d’une personne, il faut toujours qu’une langue bien attentionnée demande « c’est qui son père ? ». Cette crispation devant l’ascension sociale est un syndrome national.
Bien entendu, comme toute société tournée vers le passée, l’on peut invoquer la peur devant toute forme de changement, de nouveauté, en un mot, de modernité. C’est en partie vrai, parce que les mentalités cultivent la notion de « mektoub », cette précieuse spécificité culturelle qui a du mal parfois à s’adapter à l’esprit du « challenge ». Force est de croire que, pour certains, la notion de « mektoub » est beaucoup plus rassurante. Et ce n’est pas en étant rassuré qu’on se posera les bonnes questions. Car, dès qu’un cadre se met à bouger, les miroirs explosent. La réussite d’autrui est vécue comme une agression personnelle, renvoyant une image de soi digne d’une eau stagnante.
Dans une société bien équilibrée, la réussite d’autrui devrait être un modèle stimulant, regrette Olfa, styliste-modéliste : « Chez nous, au lieu de se dire, si untel a réussi, je peux donc réussir comme lui, on broie du noir en disant « mais pour qui se prend-il ? »

Dans une société bien équilibrée, la réussite d’autrui devrait être un modèle stimulant

Hédi, 50 ans, homme d’affaires:  » Tous des escrocs ! « 

Un jour, j’ai évité de justesse un cycliste. Ignorant mes excuses, il m’invective le regard haineux : « En Mercédès ou à vélo, on est des enfants de neuf mois ! » Un peu énervé j’ai répondu : «Oui, mais moi j’ai travaillé dur et j’ai veillé de longues nuits pour l’avoir cette voiture ».
Là, il m’a répondu : « Je ne connais que des escrocs qui roulent dans ce genre de voiture. Arrêtez de nous prendre pour des débiles…on connait la musique ! ».
J’étais tellement choqué que je n’ai pas pu répondre. Et lui, il a continué à pédaler, comme s’il avait prononcé la phrase la plus banale au monde. C’est nous dire à quel point les fortunes mal acquises font du tort à ceux qui ont gagné leurs sous au risque de leurs santé. Quelque fois j’ai l’impression d’avoir commis un crime.