Vivre à Deux

Le culte du moi

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Le culte du moi

Coté paraître c’est à celui ou celle qui en jette le plus. Tout le monde joue le jeu ! Que cache cette hystérie, du paraître ?

par Salem Djelassi

Depuis les années 90 la frénésie du paraître n’a pas cessé de gagner du terrain en Tunisie. Urbanisation croissante et signes extérieurs de modernité et de richesse pullulent surtout dans les grandes villes. L’environnement, façonnant l’homme, le virage a été pris avec une rapidité jouissive. C’est à celui ou celle qui en jette le plus ! Du plus haut au plus bas de l’échelle sociale, il faut montrer. Paraître.
Faire semblant d’être plus riche. Plus mince plus beau ! La course aux critères occidentaux, mixée à celle du patrimoine traditionnel se déchaîne.

Tout est bon pour y parvenir,  quitte à ce que le résultat se rapproche d’un méli-mélo cacophonique. Au commencement était le culte de l’argent ! Car c’est sûr cela que tout repose ! C’est selon sa surface financière d’abord qu’on peut se lancer dans cette guerre du paraître et « s’affranchir ». Mais ce n’est qu’une vision réductrice de tout affranchissement. Dans une interview à la presse marocaine, la sociologue marocaine, Soumaya Guessous, a déclaré : « Quand on arrive à juger quelqu’un sur ce qu’il a et non sur ce qu’il est, nous ne sommes pas loin d’une destruction de la cohésion sociale. Une société où l’apparence prime est une société en danger. Elle génère obligatoirement de l’injustice et une course à l’argent où tous les moyens, même les plus inavouables,  deviennent bons. 
Prenons l’exemple de nos mariages. Tenues, cadeaux, plats, cadres et festivités… il faut montrer qu’on est riche, que l’on a plus que le voisin et la belle-famille. Un rapport de concurrence domine. Parfois cela prend des allures de guerre civile. Toute l’énergie que d’autres  mettent pour construire un  pays sur des rapports humains sains, nous on la met dans cette concurrence à travers le paraître ».

Cette course à l’apparence serait-elle un moyen de survie ? « Non, selon Hamid, professeur de français à l’université de Tunis, il est question de survie quand les besoins  primaires ne sont pas assouvis mais là c’est tout à fait  le contraire. Nous sommes dans le besoin de susciter l’admiration de l’autre. Ce besoin de se rassurer dans le regard de l’autre prouve une grande incapacité à être soi-même. Nous sommes en plein mythe de Narcisse ! » Cela dit,  Socrate a énoncé une vérité qui n’pas  traversé les siècles pour rien. Son « connais-toi, toi-même » a de multiples vertus. A commencer par s’imposer en tant que tel en connaissant ses qualités mais aussi, ses propres défauts. Ne pas tricher avec soi vis-à-vis d’autrui. Un proverbe tunisien le dit très bien : «  Quand tu portes les habits des autres, tu es nu ! »

La dictature du corps

Dans cette course au paraître il y a un moyen incontournable ….
C’est le suprême langage de la suprématie du moi : le corps !
Jamais l’esprit et la valeur intellectuelle de la personne n’ont été aussi peu estimés que ces dernières années ! En peu de temps, on a assisté à la naissance de milliers de salles de sport, de toute catégorie, de toute tendance et cela va de la zumba, aux Pilates en passant par le yoga et les sports de combats. Les salons de massages et de bien-être ont fleuri et pratiquent des prix hors normes. La consommation des produits amincissants (presque tous inefficaces du reste) est devenue monnaie courante, les hommes passent à la protéine généreuse en muscles lorsque les  femmes passent  sous le bistouri  des chirurgiens quand elles ne font pas une cure de botox. Car c’est une tendance très courante en Tunisie que d’aller chez un chirurgien esthétique. C’est même devenu un must, non seulement pour des dames en mal de Narcisse mais aussi pour des jeunes filles dont le miroir ne renvoie pas une image satisfaisante. Ainsi rencontre-t-on dans des cabinets de spécialistes des filles à peine sorties de l’adolescence venues s’injecter du botox dans les lèvres ou faire une opération pour avoir une poitrine « beaucoup plus présentable ». En effet, selon le directeur d’une clinique « certaines recourent à des techniques chirurgicales invasives : c’est notamment le cas des augmentations mammaires, de la plastie abdominale et des liposuccions. D’autres ne nécessitent pas de gestes chirurgicaux et on peut citer les épilations au laser ou l’utilisation des remplisseurs sous-cutanés visant à effacer les rides dues au vieillissement.»

Développement personnel : le règne du Moi

Chargé du rayon livres dans une grande surface sur la route de La Marsa, Mehdi, nous affirme que le Tunisien lit encore des livres mais pas n’importe lesquels. Curieusement, on apprendra de notre interlocuteur que ce sont les livres de développement personnel qui sont plus prisés que les romans. Ils tiennent même le haut du pavé devant les livres politiques tunisiens qui ont carrément explosé après la révolution. C’est déjà un indice très révélateur avant de passer à celui de la consultation des coaches, les salons de bien-être et les salles de sport. Un indice très révélateur parce que ces livres flattent avant tout le MOI, pour ne pas dire qu’ils en fabriquent un autre. Dans ces livres, le « moi d’abord » est devenu un vrai leitmotiv. Occupe-toi de toi-même, développe ton potentiel  et surtout estime-toi ! C’est la nouvelle clé du bonheur : « Estime-toi si tu veux réussir ta vie personnelle et professionnelle ! Estime-toi si tu veux que les autres te rendent la pareille ! Estime-toi si tu veux t’épanouir et libérer tes compétences affectives et sociales ! ». C’est le dernier cri du développement personnel qui explose aujourd’hui et qui débarque chez nous. Avec l’ouverture de l’énorme marché de la formation  dans les entreprises, une multitude de néo-thérapeutes se sont engouffrés dans cette mouvance et se sont emparés des techniques qui la fondent. Aujourd’hui, pas un ouvrage sur le mieux-être qui ne devienne un best-seller. Mais de nos jours aussi, il ne suffit pas tout simplement de plaire ou de s’aimer. Il faut conjuguer les deux objectifs  … et travailler dur ! «  Commencez tout de suite, regardez-vous dans la glace. Bon, d’accord, vous n’êtes pas parfait. Un peu inhibé. Tendance à prendre la tangente. Vous avez du mal à dire non. A dire « oui » aussi accessoirement. Au boulot c’est moyen ! A la banque c’est au rouge. En famille, ce n’est pas le Pérou non plus. Vous vous dites que vous avez des excuses : enfance malheureuse, chef caractériel, conjoncture économique inique… Arrêtez tout ! ». 

Avec le développement personnel fini le sociologisme. Vous n’êtes pas le produit de votre passé ni de votre milieu: l’important, ce n’est pas ce que l’on a fait de moi, mais ce que je fais moi-même de ce qu’on a fait de  moi » énonce le  spécialiste français en la matière, Serge Ginger. Fondée sur la théorie du psychologue américain Abraham Maslow, l’idéologie du développement personnel  tranche net avec la victimologie dont les décennies précédentes étaient friandes. Délibérément optimiste, elle affirme que le manque d’estime de soi est non l’effet mais la cause de nos malheurs.

Imparfaite ? Ecoutez cette histoire

Chirurgie plastique, injection de botox, musculation, aérobie, épilation au laser, teinture, manucure, pédicure… Nous sommes prêts à tout pour s’embellir et se rapprocher d’un modèle idéal de beauté. Nous vivons dans une société où les apparences physiques comptent, où la publicité nous bombarde d’images de modèles de beauté inatteignables à atteindre et où les personnes physiquement attirantes sont constamment mises en valeur et avantagées. Mais rares sont ceux qui nous apprennent à accepter nos imperfections.

Pourtant nous avons découvert ce film canadien pour vous. Le film d’animation d’Andrea Dorfman, illustre avec élégance le rapport du personnel à l’universel. Portant moins sur la compatibilité entre une fille et un garçon, que sur la capacité de cette fille de s’accepter avec ses imperfections, Imparfaite célèbre à la fois la naissance de l’amour et celle du film lui-même. . .

Imparfaite est, sans contredit, un magnifique cadeau tout droit sorti de l’imagination fertile d’Andrea Dorfman. Ce charmant petit film illustre des idées très profondes. Tant en qualité de réalisatrice que de scénariste, la cinéaste manifeste cette capacité constante de transformer l’éminemment personnel en universel. Dans Imparfaite, elle esquisse habilement sa rencontre avec un éventuel partenaire en mettant en question son attirance et la possibilité déconcertante d’aimer une personne aussi différente d’elle-même qu’une caméra peut l’être d’un scalpel. Car enfin, elle est artiste, lui chirurgien plastique, elle crée des images neuves, lui revampe de vieilles images. Imparfaite ne porte pas tant sur la compatibilité entre une fille et un garçon, que sur la capacité de cette fille à s’accepter elle-même avec son lot d’imperfections. Dans une culture aux normes de beauté ridiculement strictes, une telle acceptation ne va certainement pas de soi. En un rien de temps et grâce à une généreuse introspection, Andrea Dorfman cerne quelques-unes de nos grandes préoccupations : le désir, l’amour, l’identité, l’estime de soi, la beauté et le corps.

Sur le plan technique, Imparfaite est le fruit d’un heureux jumelage de chrono-cinématographie et de pixilation. Andrea Dorfman illustre son récit avec la maestria de l’artiste et dessine une série d’images qui captent à la perfection l’ouverture d’esprit dont témoigne sa narration. Regarder ses mains faire apparaître les illustrations de quelques traits audacieux sur une surface blanche sans relief représente en soi une leçon d’humilité. Et la virtuosité avec laquelle elle embellit ensuite chaque cadre en y ajoutant une touche de couleur donne tout son sens à l’expression illumine  son univers.

À bien des égards, Imparfaite constitue un hommage raffiné à l’animation et au scénarimage, lequel constitue la façon traditionnelle de décrire les scènes tout en illustrant la courbe dramatique du récit. Avec son flair habituel, Andrea Dorfman transmue son scénarimage coloré en matière première du film. Il en émane une pureté et une fraîcheur évocatrices de la naissance : celle de l’amour, oui, mais également celle du film lui-même. Cette œuvre stimulante incarne parfaitement l’acte de création.

Voici ce qu’écrit Andrea Dorfman, la réalisatrice :

« Je fais des films pour répondre aux questions qui me tiennent éveillée la nuit.

Il y a très longtemps, lorsque mon copain et moi commencions à sortir ensemble, il est rentré un soir et en me parlant de sa journée, a mentionné qu’il avait recollé les oreilles d’un jeune garçon (en passant, il est chirurgien plastique), sa mère estimant qu’elles ressortaient trop. Cette nuit-là, les yeux grands ouverts, je me suis demandé ce qui pouvait pousser une personne à subir ce genre d’intervention. Et comment pouvait-on infliger pareille chose à son enfant? Qu’y avait-il de mal à avoir les oreilles un peu décollées? La réponse m’est tout de suite apparue : en nous conformant à certaines normes de beauté établies par la société, nous nous sentons partie intégrante de cette société. Alors, j’ai poussé un peu la réflexion et une autre question s’est imposée : pourquoi chercher à ce point à correspondre à ces normes, qu’y a-t-il de mal à être imparfait? Le film Imparfaite approfondit précisément cette question et se penche ensuite sur ma propre imperfection : mon nez proéminent.

Au début de notre relation, mon copain et moi vivions des amours à distance : j’habitais Toronto et lui, Halifax. Pour alléger le supplice de l’attente, nous avions pris l’habitude de nous expédier des cartes postales que nous fabriquions. Ces cartes postales m’ont inspiré le style et la formule du film. Pour ce court-métrage d’animation, je me suis photographiée en train de dessiner et de peindre les moments forts du récit en recourant à la pixilation et à la chrono-cinématographie. Par l’intermédiaire d’une série de cartes postales et de ma propre narration, Imparfaite raconte l’évolution – et l’entrelacement – des rapports que j’entretiens avec un homme et avec mon « imperfection ».

La réalisation d’Imparfaite m’a permis de soulever une question et de tenter d’y répondre. Et j’y suis parvenue. Il ne fait aucun doute que la véritable beauté réside dans ce qui nous fait ressortir et non dans ce qui nous amène à nous conformer. »