Vivre à Deux

Dr Sofiene Zribi: Entre le tout et la partie

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Dr Sofiene Zribi: Entre le tout et la partie

Comment peut-on définir le fétichisme ?

Le fétichisme est classé parmi les perversions sexuelles. Il y a perversion sexuelle chaque fois que le désir de l’individu est orienté vers quelque chose d’autre que l’objet « normal » du désir. Un homme par exemple ne désire pas le corps entier d’une femme, mais juste une partie : ses mains, ses pieds, ses yeux… Il existe aussi une forme de fétichisme de l’objet. Dans ce cas, l’homme désire un objet particulier appartenant à la femme. Ce sont souvent les sous-vêtements ou les chaussures des femmes. Le désir sexuel est détourné vers une partie du corps ou un objet lié au corps.

Les femmes peuvent-elles être fétichistes ?

Il est plus communément accepté que le fétichisme est un phénomène masculin. Mais en réalité, on sait qu’il existe aussi des femmes fétichistes : des moustaches, des poitrines poilues des hommes et de leur musculature. Certaines sont fétichistes de certains objets appartenant aux hommes : cravate, ceinture ou lunettes. Mais l’expression du fétichisme féminin n’est pas très apparente dans nos sociétés.

Pourquoi cette perversion est-elle plutôt masculine ?

Les hommes ont été de tout temps dépendants du fétichisme. Nous savons à quel point les arabes, à travers leur poésie, ont été fétichistes des yeux. L’oeil qui était à l’époque la partie la plus découverte de la femme a joué un rôle très important dans le romantisme arabe. Il ne faut pas oublier aussi le rôle du « Kholkhal » accroché aux pieds des femmes dans le Machreq à une certaine époque, et qui a été favorable au développement du fétichisme du pied. Pensez aussi au premier poète fétichiste arabe Imre El Kaîes qui était tellement amoureux de Leila qu’il se plaisait à toucher du regard et des mains les traces de ses pieds sur le sable. Mais le fétichisme tel qu’on le voit aujourd’hui, c’est souvent la réduction de la personne à une partie.

Quels sont les fétichismes les plus développés chez les hommes tunisiens ?

Les plus fréquents chez nous, ce sont le fétichisme des yeux, des cheveux (très développé dans le monde arabe) le fétichisme des mains et surtout le fétichisme des mollets et des pieds. Ce sont des formes de perversion qui n’entraînent pas une demande de consultation parce que généralement le fétichisme se trouve dissous dans une relation sexuelle plus globale.

Quels sont les problèmes qu’on peut rencontrer quand on vit avec un fétichiste ?

L’un des problèmes majeurs est le fait que la partenaire ne se sent plus comme une personne à part entière. Ensuite, comme le fétichiste est toujours à la recherche de la reproduction de ses tendances, il va donc chercher son objet fétiche chez d’autres femmes. La vie sexuelle du fétichiste est une vie imaginaire souvent déconnectée de la réalité. Elle devient alors fantasmatique et essentiellement masturbatoire, ce qui réduit totalement la partenaire au statut de simple objet. En effet, même avec une partenaire, le fétichiste vit sa sexualité dans sa tête et de manière très solitaire.

Un fétichiste est il beaucoup plus infidèle à sa partenaire qu’une personne normale ?

Il n’est pas « infidèle » à sa partenaire parce qu’il n’y a pas véritablement d’autres partenaires. Il n’y a que de petites parties des autres partenaires. Ce n’est pas quelqu’un qui vit une relation avec une personne entière. Et en général les femmes préfèrent les hommes qui les aiment entières !

Cette déviance peut-elle affecter un couple ?

Beaucoup de couples vivent une réelle misère sexuelle parce qu’ils n’arrivent pas à parler de leurs désirs et de leurs envies. Ils essaient de vivre une sexualité « normale » mais le mari (ou la femme, bien que plus rarement) étant fétichiste, ils n’arrivent pas à vivre dans la complémentarité et la communication.

Pourquoi devient-on fétichiste ?

Plusieurs théories l’expliquent. Dans la théorie analytique, on dit que l’individu peut devenir fétichiste parce qu’il n’arrive pas à concevoir que sa mère ne porte pas de phallus et il a une angoisse énorme face à la castration. Cette angoisse fait en sorte qu’il ne va désirer qu’une partie de sa mère -et pas la mère entière- pendant la formation de l’Oedipe. Cette théorie vaut ce qu’elle vaut. Pour les psychiatres évolutionnistes, le fétichisme a existé de tout temps, et il est un dérivatif de la sexualité quand les individus craignent que l’accès à une sexualité adulte soit dangereux. C’est ce qui arrive dans les sociétés conservatrices et répressives. Dans ce cas le fantasme prend la place de la réalité, et on se trouve dans une position très sécurisante en choisissant juste une partie du corps.