Vivre à Deux

Fétichisme: Un amour au pied

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Fétichisme: Un amour au pied

Aimer une seule partie du corps de sa partenaire ? Exiger des objets particuliers pour atteindre le 7e ciel ? Cela s’appelle du fétichisme. Perversité, art ou pathologie dangereuse? Comment le vit-on en Tunisie ? Sommes-nous des fétichistes pervers ou de gentils collectionneurs ?

par Salem Djelassi

On ne rigole pas dans un poste de police ! On ne rigole pas même si on est du côté de ceux qui veillent au respect des lois. Et pourtant, ce jour-là tout le monde a rigolé devant ce vol insolite. Pour ces policiers habitués à faire face aux malfrats les plus dangereux, il s’agissait d’une sacrée découverte ! Pour une fois, ils faisaient face à un voleur presque sympathique, en tout cas inoffensif et dont le butin tenait dans un sac en plastique comme s’il venait de faire ses courses à la superette du coin. Le butin ? Une paire de socquettes, trois culottes féminines et une paire de collants filés. On ignore d’ailleurs si l’éraflure a eu lieu pendant que notre « voleur » arrachait les sous-vêtements du fil à linge où ils séchaient ou avant, sur la chair de la femme qui portait ces bas. Une nuance de taille pour ce voleur d’un genre particulier, fasciné par cette dernière idée qui donnait à ces collants un pouvoir envoûtant alors que les policiers ne voyaient quant à eux aucune raison de le mentionner dans leur procès-verbal…

Flash-back : Dans un quartier d’El Menzah, une jeune femme porte plainte après avoir constaté à plusieurs reprises la disparition de son linge qu’elle étendait sur son balcon. Cela durait depuis plus de deux mois selon la plaignante. Après une surveillance rapprochée des lieux, les policiers ont fini par mettre la main sur le coupable. Hatem, un jeune homme de 28 ans, motivé par d’inavouables pulsions. Les policiers furent toutefois intrigués, se demandant pourquoi le jeune homme n’avait pas emporté des objets de valeurs alors que le balcon était ouvert sur le salon. Et de découvrir au fur et à mesure de la confession que Hatem était en proie à une «perversion» méconnue : le fétichisme sexuel.

On cache bien son jeu

Qu’est-ce que le fétichisme ? En deux mots, il s’agit de l’adoration d’une partie du corps de la femme (ou de l’homme) ou d’objets liés au corps (chaussures, collants, bas)… Le plaisir sexuel ne saurait passer que par la partie désirée du corps ou par les objets en question (voir l’entretien avec. Les Tunisiens sont-ils fétichistes? Bien sûr comme partout dans le monde ! Mais chez nous la pratique est beaucoup plus assujettie aux tabous qu’ailleurs. Un petit tour sur la toile nous permet de voir que dans tous les sites consacrés au fétichisme, où il est parfois considéré comme un
art, les Tunisiens et les arabes ne sont pas légion. Pourtant, jeunes et moins jeunes, les Tunisiens sont intensément fétichistes mais ils cachent bien leur jeu. Dans les années cinquante, ce fétichisme transparaissait dans nos chansons où on trouvait des passages du genre «Echeffa kil morjane» (La lèvre est comme le corail), «El Aïn kel habara» (L’oeil est celui d’une outarde), «Esseder ki teffeh ennsarah!» (la poitrine est pareille aux pommes des Chrétiens). Aujourd’hui, les choses ont changé et on retient beaucoup plus sa langue quand il s’agit de sexualité.

De quoi les Tunisiens sont-ils friands ?

D’après nos spécialistes, les hommes seraient fétichistes des pieds et des mollets quant aux femmes elles raffoleraient du torse des hommes, de la musculation des bras et des épaules et, quelque fois, de la moustache. Côté objets, les hommes seraient friands de collants, socquettes ou culottes. Quant aux Tunisiennes, elles adoreraient les montres, les cravates et les ceintures. Y’a-t-il mieux qu’une esthéticienne spécialisée dans la pédicure des femmes pour nous confirmer le penchant fétichiste des hommes pour les pieds ? «La saison de la pédicure s’intensifie un petit peu avant l’été», constate Maha, esthéticienne. Les Tunisiennes ont compris que la coquetterie du pied était très importante dans leur stratégie de séduction et elles n’hésitent pas à mettre le paquet ! Elles savent que les hommes sont très sensibles à la beauté du pied. Beaucoup de femmes m’avouent que le plaisir sexuel de leur partenaire passe par cette partie du corps, si peu exposée en hiver. D’ailleurs, la plupart de ses clientes en redemande toute l’année. Il y a aussi les mains. Certaines femmes y accordent plus d’importance parce que le plaisir de leur mari ne passe que par là !

Raoudha, 35 ans, artiste: J’ai vécu avec un fétischiste

Et pourtant, j’étais bien au parfum… Je savais que mon partenaire et mon futur mari était fétichiste d’une seule partie de mon corps en l’occurrence, mes mains. Cela me semblait normal au début et ça me faisait même plaisir parce que je voulais lui plaire à tout prix. Mais une fois mariés, notre vie sexuelle ou plutôt ma vie à moi s’est transformée en enfer. Mon mari ne pouvait prendre plaisir qu’avec mes mains et cela devenait de plus en plus fréquent, au point de constituer la règle… Je lui en ai parlé, j’ai essayé de rétablir les choses mais en vain,
j’étais réduite au statut d’objet, je ne pouvais même pas vivre une sexualité normale. C’était infernal. J’ai divorcé pour cela, et également parce que j’ai découvert que l’homme fétichiste n’a pas de personnalité. Le fétichiste a peur d’un rapport avec une personne « entière », active et consciente. Il préfère un partenaire « partiel », plus facilement contrôlable.

Entre perversion et paraphilie

Les Tunisiens sont-ils beaucoup plus fétichistes que les Européens ? Pas du tout, répond notre psychologue. « Ce sont les sociétés occidentales qui ont développé le culte des objets liés au corps ». Il en veut pour preuve la culture des reliques appartenant à des saints dans la religion chrétienne contrairement à la culture arabo-musulmane où la relation avec Dieu est directe. D’autre part, la femme ne laisse apparaître que deux parties de son corps dans nos sociétés : les pieds et les mains. C’est pour cela que notre fétichisme ne tient qu’à ces deux parties, c’est aussi pour cela que, selon lui, le fétichisme en Tunisie est en quelque sorte une déviation «gentille» qui ne verse pas dans la perversion dangereuse. Bref le fétichisme des hommes tunisiens se limiterait au lycra des collants, aux vêtements moulants et aux sous-vêtements… Il ne verse pas encore dans le latex et les lanières de cuir. Du côté du corps, on reste attaché aux mains, aux pieds et aux mollets. Les fétichismes «originaux» la maïeusophilie (fétichisme des femmes enceintes), la nasophilie (fétichisme du nez) et la gérontophilie (l’attraction par des personnes du troisième âge) ne sont pas très répandus en Tunisie. Il y a aussi une perversion qui porte les hommes vers les femmes négligées voire malpropres ; mais là on atteint les limites extérieures d’une sexualité hors normes.

Selon certains chercheurs comme Helen Kaplan « Les variations sexuelles que l’on appelle aussi déviations, sont caractérisées par un bon fonctionnement sexuel, créateur de plaisir, tandis que le but à atteindre ou l’objet sexuel s’écartent de la norme. les hommes qui pratiquent des formes variées de sexualité, peuvent très bien avoir d’excellentes érections, des éjaculations contrôlées et satisfaisantes. La femme sexuellement déviée peut s’exciter facilement, être bien lubrifiée et éprouver de multiples orgasmes. La différence tient au fait que l’individu dévié est excité par des stimuli qui laissent indifférents ou répugnent la majorité de ses concitoyens. Les psychiatres américains préfèrent d’ailleurs parler de paraphilies, ce qui signifie, littéralement que l’orientation érotique est ‘à côté’ plutôt que de perversions». On peut également partager la position de Freud qui soutient que : « Certaines perversions, du point de vue de leur contenu, s’éloignent tellement de la moralité que nous ne pouvons nous empêcher de les déclarer morbides. Il en est ainsi pour les pulsions sexuelles qui conduisent à des actes terrifiants, qui franchissent toute les résistances de la pudeur, du dégoût et de la souffrance ».

On ne nous a pas éduqué à voir la femme en tant qu’être complet. L’éducation visuelle sexuelle que j’ai reçue nous présentait la femme comme un être morcelé.. Je me sens épris de passion pour cette partie bien particulière qu’est le pied. Cette passion a gouverné ma vie et mes choix amoureux !

A propos !

Revenons à l’histoire de Hatem, le fétichiste tunisien qui volait des vêtements de femmes… La police a saisi chez lui une énorme quantité de sous-vêtements féminins, de collants et de talons à aiguilles… Ils sont encore en train de l’interroger afin de pouvoir restituer ces « biens » à leurs propriétaires…

Mourad, 40 ans, banquier: C’est le pied !

Comme toute personne qui a grandi dans une société conservatrice et castratrice, j’ai eu recours aux magazines pornographiques qu’on se passait sous le manteau, puis aux films pornographiques avec les paraboles numériques. C’est pour cela que je me suis découvert un faible pour les pieds des femmes. On ne nous a pas éduqué à voir la femme en tant qu’être complet. L’éducation visuelle pornographique que j’ai reçue nous présentait la femme comme un être morcelé. Je me sens épris de passion pour ce « morceau » bien particulier qu’est le pied. Cette passion a gouverné ma vie. Il m’est arrivé de rencontrer de très belles filles… mais après avoir découvert leurs pieds, je ne les ai plus désirées. C’est comme ça ! Je n’ai pas honte de le dire… et je pense que tous les hommes tunisiens cultivent le fétichisme du pied sans l’avouer !

Hédi, 43 ans, universitaire: Littérature et fétichisme

Tout le monde est un peu fétichiste. Nous apprécions de voir dévoilées des parties spécifiques du corps féminin, entre autres les pieds. Nous sommes émoustillés à la vue de certains objets ou vêtements, comme les collants. Mais quand cette tendance prend les allures d’une passion, elle devient morbide et dangereuse, susceptible de créer un réel déséquilibre dans le couple. La littérature mondiale est pleine de ces exemples et je citerai le personnage de Flaubert dans «Madame Bovary». Lorsqu’il était en face de la « mignarde chaussure» d’Emma. A travers cette description, on sent l’intense émotion du personnage face à cet objet lié au pied de la femme. C’est l’une des scènes fétichistes les plus célèbres dans l’histoire de la littérature française. Qu’en est-il du fétichisme en Tunisie ? A mon sens, il ne représente pas une grande perversion. Ca reste une tendance très «soft» qui n’affecte pas énormément la société. Les Tunisiens se contentent de fantasmer sans tomber dans les grandes souffrances du fétichisme.