Vivre à Deux

J’ai tout plaqué du jour au lendemain

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J’ai tout plaqué du jour au lendemain

Un matin, ils ont décidé de larguer les amarres de leur quotidien et de tout plaquer du jour au lendemain pour changer de vie. Ils ont foncé vers l’inconnu en prenant le risque d’écouter la voix du coeur.

par Salem Djelassi

« J’aurais voulu être un artiste » dit la complainte du businessman… Voici un constat coup de poing que chacun de nous peut-être amené à faire à un certain moment de sa vie. C’est aussi la plainte de ceux qui se réveillent trop tard pour réaliser un rêve d’enfance.

La plainte secrète de ceux qui se lèvent un jour avec la sensation d’avoir la gorge prise dans un étau, la glaçante sensation d’avoir du mal à respirer et la certitude que leur vie est couverte d’une couche de poussière qui nous souille dès qu’on la touche Nous le portons tous au fond de nous ce fameux « J’aurais voulu être » et quelque fois il est si bien ancré en nous qu’on l’éprouve comme un malaise inconnu.

Un malaise sans nom, qu’on ne peut exprimer que par le dégoût ou la colère qu’on sème alors sur tout notre entourage. Il y a même ceux (et c’est pire encore) qui ont oublié qu’ils avaient un
jour rêvé d’une vie tout à fait différente et qui continuent d’affirmer « Je vais bien, je n’ai pas de problèmes… ».

Hédi, 51 ans, entrepreneur « Une heureuse victime »

Ma femme a 24 ans et j’en ai 51. Je suis ce qu’on appelle une victime du démon de midi, mais je suis une heureuse victime. J’étais bien rangé dans une famille de trois enfants et une femme de dix ans de moins de moi, mais avec un caractère exécrable. Elle avait même du mal à me supporter au lit et n’était jamais contente ! Dans ces cas-là, un homme normal va chercher ailleurs. Il n’y a pas trente six mille façons de procéder !

J’ai commencé alors à mener une autre vie en parallèle. Mais ce n’était que des réjouissances purement physiques jusqu’au jour ou j’ai rencontré ma deuxième femme qui était à l’époque étudiante. C’était le coup de foudre avant toute chose ! Je suis tombé amoureux de ses yeux d’abord et après je ne pouvais plus me passer d’elle. En deux mois, j’ai divorcé et j’ai complètement changé de vie.

Avec ma deuxième femme, je ne porte plus les mêmes vêtements, je ne conduis plus les mêmes voitures. Je ne voyage plus de la même façon. Je me sens rajeunir. C’est vrai que mon train de vie a beaucoup évolué… mais rien ne vaut un trop plein de tendresse ! »

Mais certains moments de la vie nous révèlent à quel point on est loin de la bonne gare et là c’est un immense désarroi qui nous envahit.

Ces moments où la vie décide de provoquer le déclic, sont le fruit d’un trop plein d’amertume, de servitude ou de monotonie. Mais un accident, un pur hasard ou une rencontre peuvent également les provoquer. Un lundi d’octobre, au début de l’an 2000, Mehdi, enseignant à l’université, a le regard perdu dans le vague, naviguant bien au-delà de la fenêtre ouverte qui lui fait face.

Cette fois, il est sourd aux plus terribles assauts accusateurs de sa femme qui profère ses phrases tranchantes comme des lames, qui lance ses « Je sais que tu me caches quelque chose », « Tu ne me racontes pas tout et tu me prends pour une conne ! » pour enchaîner sur la litanie de « Tu ne me laisses jamais voir ce qu’il y a dans ton téléphone portable et je ne connais même pas ton mot de passe ! Je suis ta femme, je dois être au courant de tout ! ».

Il y a comme une bulle qui l’enveloppe ce lundi-là et rien ne provoque son habituelle colère. Il se sent d’un calme olympien. Il y a en lui cette espèce de sérénité familière aux moines boudhistes.
D’un geste tranquille, il tend le téléphone portable à sa femme, griffonne son mot de passe sur un post-it et quitte la maison en disant « C’est fini Hajer ! ».

Pour une fois, il n’éprouve aucun sentiment de culpabilité. Il ne se sent plus obligé de se justifier, de monter sur ses grands chevaux, de jurer par tous les saints qu’il n’a aucune femme dans sa vie à part elle !… Ces réponses, il les a données pendant des années, cela n’a servi à rien.

Mehdi a deux enfants… Depuis ce jour, il n’a plus remis les pieds chez lui : même ses affaires personnelles sont restées derrière lui, il n’a plus envie de les revoir ni de les récupérer. Et voilà qu’on le retrouve un an plus tard derrière la caisse d’un salon de thé du centre ville, racontant sereinement ce tournant de sa vie : « J’ai tout plaqué d’un seul coup pour refaire ma vie.

Je ne me suis jamais senti bien dans mon métier. Ma femme me traitait comme un vulgaire bonhomme. Tout ce qui comptait pour elle c’était l’argent. Grâce à un petit héritage que mon père m’a laissé, j’ai ouvert ce salon de thé et aujourd’hui je vis une sorte de retraite tranquille où je gagne bien ma vie. Oui, j’ai suffisamment de temps pour lire un bouquin pour mon propre plaisir et pas pour le raconter à mes étudiants ».

Comme Mehdi, plusieurs tunisiens ont décidé de tout plaquer un jour pour être plus près de leurs désirs : quitter une prison psychologique ou tout simplement réaliser un rêve d’enfance. Combien sont-ils ? Aucune statistique officielle mais le désir de changer de vie et surtout de profession semble être la motivation la mieux partagée.

« Il y a tout de même quelque chose qui m’intrigue chez les Tunisiens », s’étonne Kamel, universitaire. Ils se plaignent du chômage et quand ils trouvent du travail, ils ne sont jamais contents de leur job. Certains n’en sont même pas fiers. Si on effectue un sondage, on risque de trouver 90% de Tunisiens qui ne sont pas contents de leur profession ».

Pourquoi ? « Parce que dans nos sociétés la course à l’argent est si effrénée que le moindre effort se calcule au salaire qu’il va apporter », poursuit Kamel. « Si on se fatigue, c’est pour devenir riche » semble être notre devise. C’est pour cela que tout le monde veut réaliser son propre projet, quitter son travail et changer de vie ».

Identités nouvelles

Lorsqu’on vit dans une culture arabo-musulmane diffuse dans un contexte méditerranéen, le « tout plaquer » demeure pourtant une entreprise relativement difficile vu l’importance des liens familiaux. Le conformisme certain qui se développe chez les individus prend peu à peu les allures d’un dogme. Et dans nos cultures, il est préférable d’appartenir au sexe masculin pour pouvoir tout plaquer.

C’est pour cela que dans nos sociétés, rares sont les femmes qui osent faire le pas et tout lâcher, y compris mari et enfants. Pour celles qui l’ont fait, c’est la mise à l’index et une stigmatisation des plus marquantes. C’est le cas de Myriam qui a « abandonné » mari, enfants et boulot pour changer de vie… « J’ai entrepris des études pour pouvoir changer de statut professionnel. De simple employée dans une société, je suis devenue responsable marketing dans une agence de pub.

Lamia, 38 ans, interprète « C’est la faute à Nicole Kidman »

C’était une époque que je qualifierais de flottante dans ma vie. Je venais d’avoir une maîtrise en anglais et je me préparai à me spécialiser dans la traduction simultanée. Je voulais trouver un poste dans une instance internationale ou dans une multinationale et travailler à l’étranger. En attendant de réaliser mon rêve, j’ai accepté un poste d’enseignante. Mais voici qu’avec la pression familiale, j’ai accepté d’épouser un proche de la famille. Mes parents voulaient absolument que je fonde une famille avec lui. J’ai dû accepter, tout en sachant que j’étais, à 23 ans, en train de m’ankyloser dans une vie que je n’avais pas rêvée.

Deux enfants et douze ans de vie commune plus tard, j’ai commencé à sombrer dans une sorte de dépression qui ne dit pas son nom. Mon mari était pourtant gentil avec moi mais je ne l’aimais plus. J’avais l’impression qu’il était responsable de tout. D’ailleurs, tout me dégoutait et je voyais tout en noir. Je passais ma journée à regarder la télé et j’ai arrêté de travailler.
Un jour j’ai regardé un film dans lequel Nicole Kidman joue le rôle d’une interprète à l’ONU face à Sean Penn dans ‘L’interprête’. Ça a été le déclic qui a changé ma vie. Je me voyais en elle et brusquement tout m’est revenu !

Mon désir de faire l’interprète et de partir ailleurs. Soutenue par une amie, j’ai repris des études et des stages de perfectionnement. Après un an et demi de tests, j’ai obtenu un poste dans une multinationale basée en Italie. Plus rien ne me retenait à ma vie antérieure. J’ai divorcé et mon mari a eu la garde de nos enfants, et j’ai renoué avec mon rêve. J’ai gardé un contact régulier avec mes enfants. J’essaie de leur expliquer que rien ne doit les arrêter pour concrétiser leur rêve. Je les vois deux ou trois fois par an mais avec quel bonheur ! Je suis une femme épanouie dans mon boulot. Je voyage beaucoup et je fais plein de rencontres, jusqu’au jour où j’ai rencontré l’homme de ma vie. Un étranger qui a beaucoup d’affinité avec notre culture. Cela fait un an que nous sommes mariés et nous attendons un enfant.

J’ai vraiment souffert pour réaliser mon rêve. Et un jour, j’ai tout plaqué dans ma vie. Du coup, tout le monde m’a regardé de travers comme si j’avais commis un infanticide. Le regard de notre société vis-à-vis de la femme qui ose plaquer une vie de soumission, est vraiment lourd à porter. Il nous marque pendant toute une vie ».
Le passage de la société tunisienne du modèle traditionnel au modèle consumériste a poussé certains individus à se rendre compte qu’une autre vie est possible, que les valeurs de stabilité et de fidélité ne sont pas aussi rigides qu’on le croyait.

Familles et structures anciennes de solidarité n’ont plus aucun sens aujourd’hui. Qui nous empêche donc de bouleverser les schémas préétablis ? Ici il conviendrait de citer Claude Dubar dans « La crise des identités » lorsqu’il écrit : « C’est à une redéfinition de soi qu’oblige le changement de vie. A un moment ou un autre, la réflexion sur soi-même, sur ses capacités parait incontournable.

L’individu cesse de s’identifier à un héritage familial ou à un environnement social. Il se convertit à une autre définition de soi, mais cette définition de soi est capable de provoquer un repli ou une dépression. Les individus contemporains obligés d’être libres et de réussir, doivent se considérer comme la cause de leur propre malheur s’ils n’y parviennent pas »

Henda, 34 ans, commerciale « Au début, tout est rose »

Après avoir obtenu ma maîtrise à l’Institut supérieur de gestion, je n’ai pas eu de mal à trouver un travail. Grâce à un ami de mon père, j’ai trouvé un poste dans un hôtel à Hammamet qui m’a permis de bien démarrer dans le milieu de l’hôtellerie et du tourisme. J’avais un bon carnet d’adresses, mon fiancé me trompait déjà et j’avais envie de voler de mes propres ailes. J’ai alors plaqué fiancé et boulot pour me consacrer à mon projet : une agence de voyages.
Encore une fois, mon père m’a soutenue pour lancer ce projet. Deux ans plus tard j’ai fait faillite, j’ai réalisé à quel point il n’est pas facile de changer de vie. Je n’ai pas regretté mon fiancé, mais mon travail, oui… A trop espérer, on est souvent déçu. Au début, tout est rose. On idéalise sa nouvelle vie. Puis vient le moment de la désillusion. Rien ne va plus. L’argent ne rentre pas, le métier n’est pas si réjouissant. Il faut rompre de nouveau et revenir en arrière…

Madame Bovary, c’est vous !

En effet dans cette guerre contre soi et dans le feu de cette hurlade métaphysique, on risque de pédaler dans le vide, de ne rien changer et de sombrer dans une profonde déprime. En effet, changer de vie est très difficile. Beaucoup en restent au stade du rêve. C’est ce qu’on appelle « Bovaryser » en référence au personnage célèbre de Gustave Flaubert, qui sombre dans l’immobilisme et s’imagine être une autre personne qu’elle ne peut jamais être. C’est de là que viennent les grands dérapages du changement.

Voici l’histoire d’un pilote de ligne qui a décidé d’arrêter de survoler les campagnes, pour y vivre. Il mit alors fin à sa carrière pour se consacrer à l’agriculture dans la région de Kasserine. Il voulait planter des cerisiers et les exporter dans le monde entier. Après des années d’économies dilapidées et d’expériences agricoles avortées (il était mal conseillé), il abandonna son rêve pour travailler comme simple agent dans une société de transport aérien.

Il ne faut pas prendre ses résolutions de fin d’année pour des projets de vie ! Que faire alors ?!

Au XIXe siècle, à un jeune homme qui hésitait entre une carrière militaire et celle d’écrivain, le grand poète Rainer Maria Rilke répondit : «Votre regard est tourné vers l’extérieur et c’est d’abord cela que vous ne devriez plus faire. Personne ne peut vous conseiller : Plongez en vous-même. Avant toute chose, demandez-vous à l’heure la plus tranquille de la nuit : Est-il nécessaire que j’écrive ? Creusez en vous-même en quête de réponse profonde. Si elle devait être positive, si vous étiez fondé à répondre à cette question grave par un puissant et simple ‘je ne peux pas faire autrement’ construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité ».

A méditer avant de faire le grand saut… !