Vivre à Deux

Jamais sans mon sexologue

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Jamais sans mon sexologue

Le sexologue fait de plus en plus partie de notre paysage médical. Des milliers de tunisiens l’ont consulté… Mais de quoi parle-t-on avec ce pro du couple ?

par Salem Jelassi

« Pendant longtemps j’ai cru que la masturbation était la cause d’un mal terrible que j’avais au genou… Jusqu’au jour où j’ai consulté un sexologue qui m’a expliqué qu’il n’y avait aucun lien entre mon mal au genou et cette pratique à laquelle j’étais accro… », confie Hamdi.

Hamdi fait partie de milliers de jeunes que les préjugés sociaux ont poussé à croire que le plaisir solitaire rend sourd, myope ou cause une pathologie des genoux. Comme lui, plusieurs jeunes consultent les sexologues parce qu’ils sont amateurs de pratiques socialement considérées comme déviantes, telle la pornographie.

Accro au porno ?

En effet, en ayant accès à des chaînes spéciales, plusieurs jeunes et plusieurs couples n’arrivent plus à se passer de ces images, au point de consulter un sexologue. Interrogé, Dr Zine El Abidibne Ennaifer, psychothérapeute et sexologue, s’inquiète de la mauvaise influence des films pornographiques sur la sexualité : « Ces films, précise-t-il, causent du tort à leurs spectateurs. Tout d’abord, parce qu’ils accentuent ce concept de perfection, de performance et de la taille énorme du sexe masculin. Une projection négative de soi peut en naître, poussant à une identification malsaine qui aboutit à des échecs, voire par la suite, à des complexes difficilement surmontables. En outre, ces images peuvent conduire à des activités sexuelles de type masturbatoire qui, à partir d’un certain âge, déstabilisent complètement la sexualité. Car on s’habitue à jouir seul dans la tête sans tenir compte de la présence ou de l’absence de la partenaire. Tout cela aboutit à des difficultés sexuelles du type éjaculation précoce ou dysfonctionnement érectile.»

On en parle

Face à ce type d’addictions, le sexologue rassure et essaie de parfaire ou de compléter une éducation sexuelle absente dans une société qui a cultivé les tabous pendant plusieurs siècles.
Aujourd’hui, ces tabous semblent en recul et les tunisiens consultent de plus en plus un sexologue. Il n’existe
pas de statistiques en Tunisie mais les professionnels notent une évolution exponentielle des consultations
motivées, principalement chez les hommes, par l’éjaculation précoce (un adultes sur trois serait touché).
L’anorgasmie et le vaginisme figurent en tête de liste des consultations féminines… et tout le monde en
parle !
Aujourd’hui les sexologues sont unanimes : les tunisiens parlent de plus en plus facilement de leurs problèmes sexuels dans un cabinet spécialisé.
« C’est d’ailleurs dans le cadre intime et discret des cabinets que l’on constate à quel point l’émancipation de la femme a fait du chemin, » remarque Dr. Zine El Abidibne Ennaifer. « On remarque également que les tunisiens disposent d’un meilleur accès à l’information médicale, se réjouit-il, dans la mesure où nos patients abordent leurs problèmes sexuels comme étant un obstacle à résoudre et pas en tant que fatalité. » Cette différence, de
taille, est saluée unanimement par les spécialistes. Les tunisiens n’ont pas ou plus peur des mots pour parler de leurs malaises devant un sexologue ».

Un pour deux et deux pour un

Pourtant, la sexologie est une spécialité relativement jeune en Tunisie. Son histoire remonte à 1979, date à laquelle un psychiatre tunisien, le Pr Haffani a introduit cette discipline et a incité les jeunes de l’époque à la pratique après formation. Mais ce n’est qu’au milieu des années 80 que les tunisiens découvrent véritablement cette thérapie, encore timide à l’époque.
Qu’est ce qui a changé dans les consultations depuis ? Encore une fois les sexologues s’accordent à reconnaître qu’aujourd’hui on consulte de plus en plus en couple ; cela prouve que l’obstacle est vécu comme un problème de couple et non comme un problème d’individu. La culpabilisation a disparu et la recherche de soins est beaucoup plus aisée lorsqu’elle n’est pas placée dans un contexte de tabous. « En fait, avec le sexologue, on découvre que les problèmes sexuels du couple ne résident pas forcément dans une complication organique, témoigne Mourad, universitaire. Ils sont plutôt liés à une combinaison psychologique et comportementale, profondément liée à notre culture. Lorsque j’ai consulté un sexologue avec mon épouse, ça a donné des meilleurs résultats. Face au spécialiste, ma femme et moi avons éprouvé le sentiment que nous étions une seule personne à la recherche d’une
solution. Cela a multiplié notre énergie et nous a beaucoup aidés à évoluer… »

On cherche aussi des conseils

Les tunisiens consultent également pour demander des conseils sexuels.
« Cette tendance est très importante, poursuit notre sexologue, c’est une prise de conscience de la nécessité du
bien-être. Aujourd’hui, on demande des conseils avant une union par exemple.
On vérifie si les aptitudes sont bonnes, suffisantes ou pas et on se demande s’il est nécessaire de les améliorer ».
Cependant, dans cette rubrique « conseils », les demandes des femmes diffèrent de celle des hommes. Si les hommes cherchent à savoir ce qu’il y a de plus important pour la femme côté sexualité : attouchements, pénétration ou préliminaires…, les femmes, pour leur part, cherchent plutôt à apprendre les bons gestes, à savoir ce qu’il faut faire lors des premiers contacts. Celles qui ont déjà eu des rapports sexuels demandent conseil au sujet du comportement sexuel idéal dans un couple.

Pour le reste, précise le Pr Ennaïfer, « les problèmes les plus fréquents des hommes sont l’asthénie (fatigue) sexuelle, l’absence d’érection et l’éjaculation précoce. Très fréquent, ce motif de consultation témoigne d’un état d’esprit nouveau : les partenaires cherchent mutuellement à se faire plaisir ! » Quant aux femmes, les questions les plus fréquentes portent, toujours selon notre spécialiste, sur le vaginisme et la frigidité.

Les jeunes aussi se posent des questions

Les jeunes s’y mettent aussi, bien que motivés par d’autres préoccupations. Naviguant à longueur de journée sur Internet, ils viennent plutôt vérifier l’exactitude de certaines informations sans cacher parfois, pour les jeunes garçons, leur angoisse par rapport à la taille de leur sexe. Les consultations de jeunes gens interviennent cependant principalement suite à des expériences sexuelles un peu particulières qui ont eu lieu dans des conditions stressantes telles que dans une maison close ou dans une voiture. « Les conditions d’insécurité accentuée par la peur d’être surpris ont des répercussions certaines sur la sexualité des jeunes et elles constituent autant de motif de consultation » conclut le Pr Ennaïfer.

A noter qu’à part l’apport du sexologue, les molécules de l’érection développées par les laboratoires pharmaceutiques aident aussi des milliers de couples à trouver le chemin du plaisir et d’une vie sexuelle épanouie. Malheureusement, la vente de ces médicaments n’est pas autorisée en Tunisie, laissant la porte ouverte à l’importation illégale, à la contrebande ou, pire encore, à la contrefaçon.

Fréquentés par des patients accros à des pratiques sexuelles « déviantes », éjaculateurs précoces ou femmes stressées et anorgasmiques, les cabinets des sexologues tunisiens constituent un véritable baromètre de l’évolution des moeurs dans notre société. Mais nos spécialistes du sexe et du couple constituent surtout un vis-à-vis certain quand on a du mal à dire les mots….

Et les mots, mieux vaut les lâcher face à un sexologue que de les cacher dans un foulard.

TEMOIGNAGES

Leyla 32 ans cadre bancaire

Consultation en couple
J’ai reçu une éducation très stricte où la sexualité n’avait aucune place… C’était tout le temps lié à l’enfer. Ce sont mes études à l’étranger qui m’ont décoincée.
Revenue diplôme en poche, je me suis mariée un an après. Et (mauvaise) surprise ! Dès que je me suis retrouvée en couple, j’ai été complètement bloquée, coincée sur des gestes que j’avais déjà faits avec d’autres. Mon mari est gentil, il fait de son mieux et je ne peux pas lui en vouloir. C’est moi qui ai fini par le « traîner » dans un cabinet de sexologue malgré le fait que lui préfère taire les choses et laver le linge sale en famille. Au début des consultations, il était crispé.
Puis, petit à petit, on a commencé tous les deux à parler avec le spécialiste. Cela a demandé une bonne petite année mais ça a fini par marcher. J’ai perdu ce blocage grâce à la consultation en couple… Je n’aurais pas pu toute seule !

Mounir, 38 ans, infografiste

Accro à l’écran
Au début, je visionnais des films pornographiques avec un étonnement mêlé de plaisir. Lorsque que j’ai loué mon appartement à moi tout seul, je me suis délecté à regarder ce genre de film dès que j’avais un moment de libre. A l’époque, j’étais célibataire et j’en consommais énormément… Je suis devenu accro à ces spectacles qui favorisaient un plaisir solitaire intense. J’en suis arrivé à préférer ce plaisir à une partenaire qui nécessiterait du temps, de l’argent, des nerfs solides et de la patience. Vint le jour où je suis tombé amoureux d’une femme. C’était la femme de ma vie. Mais voici qu’avant le mariage nous avons tenté d’avoir des rapports où j’étais incapable d’avoir une érection digne de ce nom… Au début, celle qui deviendra ma femme s’est emportée quand j’ai avoué que je ne pouvais retrouver mes capacités que devant un film pornographique. Elle est revenue une semaine plus tard avec l’adresse d’un sexologue. C’est lui qui m’a aidé à décrocher. Avec ma femme, j’ai découvert un autre monde dans la sexualité…très loin de l’écran et bien meilleur !

Face au spécialiste, ma femme et moi avons éprouvé le sentiment que nous étions une seule personne à la recherche d’une solution. Cela a multiplié notre énergie et nous a beaucoup aidés à évoluer…