Vivre à Deux

Mariage 2015 VS 1950

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Mariage 2015 VS 1950

Une petite comparaison entre la femme d’aujourd’hui et celle d’il y a 50 ans. Qu’est-ce qui a changé ?

par Myriam Bennour Azooz

De nos jours, la femme tunisienne jouit d’une position qualifiée par plusieurs de privilégiée par rapport à ses voisines des pays arabes. La femme tunisienne aujourd’hui se dit libre, indépendante et fière. Quel chemin elle a pu faire depuis une soixantaine d’années ! Vous en êtes sûr ? Zoom sur une petit récap des grandes différences entre ce qu’il en était dans les années cinquante  et aujourd’hui.

Le recul de l’âge du mariage : laisser le temps aux esprits de fleurir

Pour commencer, essayons de mettre les choses en perspective. En Tunisie, c’est en 1964 que l’âge légal au mariage a été relevé. Auparavant, l’âge légal était la puberté. Depuis 1964 (loi du 20 février 1964), il est fixé à dix-sept ans pour les femmes et vingt ans pour les hommes. A noter que cette mesure s’inscrivait dans un contexte plus large d’évolution du statut de la femme, assez rapide depuis l’Indépendance. Aujourd’hui, d’après l’Office national de la famille et de la population, le taux de célibataires chez les femmes (calculé  sur la base de la meilleure période de fertilité chez la femme qui se situe entre vingt-cinq et trente-quatre ans) a augmenté en Tunisie pour atteindre les 60 %. Une augmentation de 10 % par rapport à la dernière étude élaborée en 2008. L’âge moyen du mariage est, lui, de trente-et-un ans. Un recul d’à-peu-près une quinzaine d’années sur la soixantaine d’années qui nous séparent de 1950… De quoi changer bien des choses dans l’esprit des futures mariées…

Dans les années 50 : la jeune fille est une future épouse

La formation scolaire que l’on réservait à la petite Tunisienne était pour ainsi dire inexistante. Elle se devait de vivre cloîtrée dans la maison paternelle, n’avait pour toute activité que des occupations quotidiennes. Il était alors hors de question d’aller au-devant du monde extérieur et de se montrer aux regards masculins. La jeune Tunisienne était appelée à être une future épouse, mère de famille et à s’acquitter correctement de sa fonction de bonne ménagère. Certaines familles aristocratiques, cependant, acceptaient la présence d’un maître pour donner des cours de piano ou tout au plus d’un « mouderrass » pour apprendre le Coran à leurs filles. D’autres entrebâillaient leurs portes pour permettre à quelques-unes de fréquenter la maison d’une voisine qui voulait bien les former chez elle, en contrepartie d’une aide pour le ménage et la préparation des repas. Elle dispensait alors à se élèves, âgées de 5 à 12 ans, un enseignement manuel typiquement féminin : couture, broderie, cuisine… C’est ainsi que ces demeures ont pris l’appellation de « dar el m’aâlma ». Une autre alternative existait néanmoins pour les quelques familles tunisoises occidentalisées qui voulaient une meilleure instruction pour leurs filles. Il s’agit des écoles françaises de filles créées dès le début du Protectorat et qui dispensaient des cours de lecture, langue, morale, histoire, géographie et calcul en langue française uniquement, l’arabe y étant proscrit. Au terme de leur formation, elles obtenaient le Certificat d’études primaires élémentaires. 

Radhia, 60 ans, raconte en évoquant sa mère : « Elle tait très belle, très instruite. Jusqu’à ses dernières années, elle ne dormait qu’un roman à son chevet. Elle n’a jamais pardonné à son oncle de l’avoir fait sortir de l’école. Elle a toujours insisté pour qu’on continue nos études, mes frères et moi. »

Le mariage : une question de priorité

Il y a cinquante, soixante, soixante-dix ans, le mariage était l’une des préoccupations essentielle des jeunes filles, en même temps que leur hantise. Même si plusieurs d’entre elles allaient à l’école, d’autres, moins chanceuses, allaient à ‘dar el m’aâlema’ où la propriétaire des lieux, en général une dame d’un certain âge, se chargeait de leur formation. Tout était planifié. La formation qu’elles recevaient avait pour seul objectif de les préparer à leur futur rôle d’épouse et, éventuellement, de mère. Comment tenir une maison en ordre en commençant par les travaux ménagers, puis la cuisine, les travaux de couture et enfin la broderie. Aujourd’hui, la petite fille profite pleinement de son enfance. Elle va à l’école pour apprendre à compter, à lire, pour apprendre tout court. Une petite Tunisienne aujourd’hui ne pensera que très tard au mariage, quand elle commencera à remarquer les garçons, elle se surprendra à rêver d’un mariage en conte de fées. Finalement, dans la liste des préoccupations des jeunes Tunisiennes aujourd’hui, le mariage a assez reculé, puisqu’on retrouve dans cette liste : un emploi, s’amuser, voyager, et peut-être même avoir une voiture.

Le choix : nouvel allié des femmes

La future mariée des années 50 n’avait pas son mot à dire en ce qui concernait le choix de son époux. C’était à sa famille de choisir et de décider pour elle. On l’informait qu’elle était fiancée et qu’elle devait se préparer au mariage. Cependant, dans certaines familles de la bourgeoisie cultivée, le père demandait, par l’intermédiaire de la mère, à sa fille demandée en mariage, si le prétendant qui se présentait à elle lui convenait. Sauf cas exceptionnel, il était d’usage qu’elle se range au choix de son père. On se mariait très jeune, parfois même à peine sortie de la puberté. 

Nabila, 78 ans, dont la famille appartenait à la moyenne bourgeoisie, a été retirée de l’école à l’âge de quinze ans car désormais elle était fiancée. « Il eût été inconvenant que je continue à sortir pour aller à l’école alors que j’étais promise. Mon mari, lui, je ne l’ai vu que le soir du mariage, ma mère me l’a désigné, puisque je ne savais même pas à quoi il ressemblait », nous raconte-t-elle.

Aujourd’hui, dans la majorité des cas du moins, l’homme et la femme se choisissent mutuellement. La fille se marie d’abord parce qu’elle le veut bien, et avec l’homme de son choix. Il s’agit là d’un changement de taille dans le mariage, en ce sens que la femme se choisit elle-même la voie à prendre et avec qui. 

Inès, 31, jeune mariée s’est mise à rire quand on lui a posé la question du choix. « Bien sûr que j’ai choisi mon mari. D’ailleurs, mes parents n’ont rien eu à dire. On est sortis ensemble pendant 3 ans, et puis quand on a économisé assez d’argent, on a décidé de se marier et on a prévenu nos parents. D’ailleurs, nous n’avons même pas fait de fiançailles, qu’on a jugé comme perte de temps et d’argent inutiles. »

L’amour est dans l’air

Les jeunes filles ne sortaient pas ou très peu. Seules les jeunes filles de la bourgeoisie allaient à l’école qu’elles arrêtaient sitôt qu’elles étaient fiancées. La plupart commençaient à porter le safsari (long voile blanc qui recouvrait entièrement le corps). Il était donc très difficile, sinon impossible, pour les aspirants au mariage, de les voir. Qu’à cela ne tienne ! Cela était du ressort de la famille. Il y avait deux façons de se marier, les deux très réglementées. La première était de ‘puiser’ dans la famille proche ou éloignée et aussi dans la belle-famille. L’essentiel étant, non pas tant la jeune fille elle-même que la parenté dont elle relevait. Aujourd’hui, on se marie parce qu’on aime, parce qu’on veut partager sa vie avec cet autre.

Nesrine, 28 ans :« je n’avais pas fini mes études, mais voulais quand même me marier. Ma mère était contre, mon père était aussi réticent au début. Mais on a parlé, je lui ai expliqué pourquoi, et il a vite compris que j’avais trouvé le bon. Mon père et moi sommes très complices. »

Aujourd’hui : plus ouverts sur le monde

L’occidentalisation des mœurs, indépendamment d’autres facteurs, comme les études plus longues ont eu leur rôle à jouer dans la modification du regard que les femmes tunisiennes portent sur le mariage. Les jeunes sont actuellement plus ouverts, instruits et épanouis. Ils ont d’autres priorités que de fonder une famille.

Vers plus de partage

Avant, les rôles dans le couple étaient définis de manière plus rigides. Aujourd’hui, il y a plus de notion de partage qui est en train d’entrer, même dans les couples conservateurs. Principalement parce que la femme travaille, mais aussi parce qu’elle ne veut plus se laisser faire, et parce que son mari l’écoute, l’entre-aide est là, ou du moins est en marche. Les femmes tunisiennes aujourd’hui ont plusieurs activités, pratiquent leurs hobbies  car le poids du foyer, des enfants ne repose plus sur leurs seules épaules.

Ce qui n’a pas changé : dans le mariage : c’est toujours la dictature

En effet, il n’y a pas, ou très peu, de démocratie dans le couple aussi bien dans les années 50 qu’aujourd’hui. « Généralement, globalement, dans nos sociétés, la démocratie dans le couple n’existait pas et continue de ne pas exister. Il y a l’autorité masculine par la force, l’autorité féminine par la ruse. Hélas, le jeu du pouvoir est continu.  » Nous explique Emna Ben Miled, chercheur en psychologie, auteur du livre « Les tunisiennes ont-elles une histoire ». D’ailleurs, un des rites anciens du mariage consistait à marcher sur le pied de son conjoint, et c’était celui qui le faisait en premier qui allait avoir le pouvoir sur l’autre. « Je pense qu’au delà de tout ça, c’est tout le système qui est en cause. La question n’est pas de savoir qui détient le pouvoir, mais d’arriver à une réelle égalité entre homme et femme  dans le couple, en y introduisant la notion de démocratie. » 

La sorcellerie : unique protection des jeunes filles des années cinquante

« Le nouement des aiguillettes » : un rite d’origine romaine pratiqué sur les filles avant la puberté. Rite de protection qui consistait à faire une blessure au niveau du genou  de la jeune fille pour protéger sa virginité. Puisqu’à la campagne, la jeune fille n’est pas aussi protégée qu’en ville, où elle va restée enfermée. A la campagne, elle va garder les moutons, sortir du fait du mode de vie rural. Et le soir des noces, la sahhara doit défaire le sort. Et les gens y croyaient réellement, ce qui fait que même s’il n’y avait pas de sang le soir de la défloration, on disait que c’était du sang blanc. Aujourd’hui, les filles ont perdu cette forme de protection, la virginité étant, encore aujourd’hui, un impératif du mariage.