Vivre à Deux

Mon conjoint est non conforme et alors ?

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Mon conjoint est non conforme et alors ?

Ils ont choisi de se marier avec un partenaire qui a un passé lourd (prostituée, drogué…) ou avec des personnes tout simplement différentes, de couleur, handicapés, etc.. Peut-on construire un couple avec une personne rejetée ou mal vue par une société peu encline à l’indulgence ?

par Salem Djelassi

« J’ai épousé une ex-prostituée au coeur d’or pour fuir une femme respectueuse au coeur de marbre », confie Mondher qui nous a contactés pour réagir à notre article sur les femmes castratrices paru au mois d’août dernier. Il n’a pas honte de dire à ceux qui ont assez de sensibilité et de profondeur humaine qu’il est un homme comblé avec cette femme qui vivait dans la marginalité et qu’il a sortie des quartiers misérables et mal famés. Il n’a jamais ressenti cela avec la bonne bourgeoise, bint familia, bardée de diplômes qu’il avait épousée auparavant et qui transformait sa vie en purgatoire… :

« Elle effectuait dix voyages par an, roulait en Golf et n’était jamais contente, poursuit-il. Pire encore, elle exerçait une véritable dictature mentale. C’est ce qu’elle me faisait subir qui m’a poussé à chercher mon bonheur ailleurs et c’est ainsi que j’ai rencontré Rym, la femme qui a transformé ma vie en paradis et m’a donné un fils qu’elle tient à élever elle-même pour ne pas le confier à une aide ménagère ». Au début, pour Mondher, chercher le bonheur ailleurs signifiait aller voir si l’herbe était plus verte ailleurs, dans le sens sexuel du terme. En effet, le comportement de sa première épouse le faisait douter de ses capacités, voire de sa virilité. « Aujourd’hui, j’ai compris pourquoi je ne pouvais pas trouver une érection normale avec mon exfemme… On ne peut pas accéder à une libido profonde avec son bourreau ! J’étais complètement dévirilisé ». C’est ainsi que Mondher, sur le conseil d’un ami, a eu l’idée de voir si la féminité existe ailleurs.

Et pourtant, cet homme bien éduqué, médecin et disposant d’une situation financière n’est pas un habitué des bas-fonds. Lorsqu’on lui présente Rym pour la première fois, il hésite même à franchir le pas. « Elle était fluette, la mine fatiguée, j’ai senti tout de suite qu’elle manquait de vitamines, dit-il, mais elle avait ce sourire si spontané de la femme qui ne se la joue pas. Elle n’était pas de ces prostituées de luxe qui vous narguent, qui vous prennent de haut et vous poussent à claquer tout votre argent ! Non, j’ai senti que cette femme se prostituait par contrainte sociale ».

Mehdi, 36 ans, enseignant universitaire: Annoncer la couleur

Lorsque j’ai annoncé la couleur à mes parents (sans jeux de mots), ils étaient sidérés ! Leur réaction excessive m’a choqué. Epouser une femme noire m’était égal. Ayant suivi mes études en France, pays multiracial et multiculturel, j’ai retenu que seul l’amour réciproque compte. La question de la couleur de peau ne se posait même pas pour moi… J’étais en vacances à Djerba. Un ami m’a introduit dans la communauté noire de cette île. C’est comme cela que j’ai connu ma femme. Ma mère fulminait : « Comment se peut-il qu’un tunisois puisse épouser une noire ! Ça n’existe pas dans notre famille ! » Du côté de la famille de mon épouse, il y a eu quelques résistances… mais on a réussi à s’imposer ! Etrangement, à travers cette expérience, j’ai constaté à quel point cette question est encore sensible dans notre pays. Pire, cette histoire de couleur de peau n’est pas l’exclusivité de la famille : lors de la cérémonie de mariage, mes amis aussi me lançaient des regards de travers. On aurait dit que les invités n’étaient venus que pour assister à « spectacle ». Même dans le regard des jeunes, il y avait cette curiosité stupide, comme s’ils découvraient une nouvelle attraction. J’étais impatient d’en finir, mais ma femme ayant senti mon agitation m’a dit « Tiens bon, on a sauté le pas… Ils ne sont pas encore habitués… ».

La paix respectueuse

Une rencontre, de prime abord d’ordre « cérébral » du côté de Mondher, mais cela n’empêche !
Son coeur battait la chamade, car il sentait que sa femme l’épiait en permanence. « Avec Rym je n’ai
rien pu faire… Je n’ai pas trouvé mes moyens physiques… Le flic que ma femme avait installé dans ma tête était très puissant ».
Mais Mondher a fini par oublier le côté physique de cette nouvelle relation.
Rym le comblait de tendresse, le chouchoutait lors de tête-à-tête organisés dans un appartement loué d’abord à la journée, ensuite au mois. Elle faisait tout pour que Mondher se sente vraiment bien…
« N’allez pas croire ! Elle n’essayait pas de m’amadouer, elle était tout simplement heureuse de se trouver
dans un nid chaud et en sécurité. Elle ne me posait pas de questions. Généralement, les hommes adorent ça ! Mais sa discrétion était telle que j’ai fini par lui demander de m’en poser… Elle manifestait beaucoup de respect à mon égard !
C’était déjà un bonheur d’être considéré (mise à part la virilité) comme un homme ! »
Petit à petit, Mondher s’habitue à la mine souriante de Rym, à ses échanges quotidiens : pour la première fois, il se sent écouté.

« Je crois que c’est comme cela que je suis tombé amoureux d’elle…
Pour la première fois, une femme m’écoutait sans me juger… Après une relation d’un an et demi, nous n’avons jamais fait l’amour parce que je ne pouvais pas avoir d’érection… Elle était très patiente avec moi, très compatissante… Je crois que c’est vers cette période-là qu’elle a arrêté, de son propre gré, de se prostituer. Elle ne sortait
plus de l’appartement que pour rentrer dans son quartier, une ou deux fois par semaine… Un jour, la
personne qui avait présenté Rym à Mondher et qui se faisait passer pour un intermédiaire d’aide ménagère s’est manifestée pour réclamer de l’argent: « La petite est amoureuse de toi malgré mes mises en garde… Ça me fait un
manque à gagner… ». « C’est là que j’ai su qu’elle avait arrêté… J’ai dû négocier, mais j’ai payé le prix pour
l’affranchir… J’étais fou d’amour… J’ai foncé… Même si cela risquait d’être une arnaque… Et ce n’en fut
pas une ! Rym a pleuré sur mon épaule sincèrement. J’ai continué à subvenir à ses besoins jusqu’à ce que
je lui trouve un travail honorable.
C’était la femme de ma vie, je l’ai épousée après mon divorce ».

Je l’aime ce drogué !

On n’en entend pas tous les jours, c’est vrai, mais des histoires comme celles-ci existent bel et bien dans notre société. Des histoires de mariages qui ne ressemblent pas aux autres, qui font tant de boucan et de raffut les soirs d’été. Ce sont des histoires de mariages qui n’ont aucune chance au départ mais dont les protagonistes relèvent le défi et arrachent cette chance de vie à deux, avec succès. Pourquoi ? Parce que les sentiments sont incontrôlables et on ne sait pas à quel point notre coeur sera attaché un jour. Oui, ils ne sont pas légion, certes, mais ils sont plusieurs à avoir épousé une ex-prostituée et ont construit un couple équilibré. Le secret ? Souplesse d’esprit et beaucoup d’amour… D’amour vrai, nous voulons dire ! Celui qui accepte l’autre et essaie de lui donner sans rien prendre. C’est pour cela sans doute que Hédia prend la chanson de Brel « Quand on n’a que l’amour » pour une réalité et une vraie réflexion sur la vie.

Lorsqu’elle rencontre son cousin pour la première fois, elle est encore étudiante en droit. Lui vivait en France, dans ces banlieues hyper stressantes où drogue et cannabis sont monnaie courante. Pourtant ce n’est que bien plus tard, lorsque les parents du jeune homme s’installent définitivement en Tunisie, qu’ils tombent amoureux l’un de l’autre, au cours de vacances marqués par leur enthousiasme. Se voir à présent quotidiennement les rapprochent : « Il avait du mal à s’intégrer dans notre société et j’essayais de l’aider. Il me disait qu’il voulait s’intégrer dans mon coeur et cela me touchait beaucoup ». Karim y réussi tant bien que mal en lançant une petite entreprise d’informatique. « Lorsqu’on a parlé mariage, Karim a été très franc avec moi… Il m’a avoué qu’il était accro au cannabis depuis qu’il était en France et qu’il en était un très grand consommateur. Je me suis accrochée à l’espoir qu’il arrêtera peut-être un jour ».

Mais après le mariage, Hédia découvre la vraie descente aux enfers de la vie avec un drogué. Et elle encaisse tout : les crises de manque, les insultes, la violence… Par amour, elle s’accroche et veut même des enfants de lui !

« Un jour j’ai entendu parler du centre de désintoxication de Djebel El Ouest… C’était la plus belle nouvelle de ma vie… Par amour pour moi, Karim voulait s’en sortir et a accepté de passer un séjour dans ce centre. Aujourd’hui, nous avons deux enfants et mon mari a réussi à décrocher. J’ai vécu pendant des années cet enfer mais j’ai toujours gardé espoir. A certains moments, je voulais divorcer, mais je l’aime d’un amour fou, mon ex-drogué ! »

Oui l’amour qui soulève des montagnes existe ! Et heureusement d’ailleurs !

Quelles que soient ses motivations, quelles que soient ses racines conscientes ou inconscientes, cet amour-là peut être considéré comme le plus vrai de tous et comme le moins périssable. Il est en effet encore très difficile dans nos sociétés arabo-musulmanes de vivre avec quelqu’un au passé lourd. La société ne pardonne pas même si quelques fois elle montre une espèce de tolérance hypocrite.

Leyla, 32 ans, femme au foyer: Dieu est miséricordieux

Mon cousin a épousé une femme qui s’est prostituée pendant des années en Italie. Lorsqu’elle est rentrée, elle avait construit une maison et lancé un projet de station de lavage. Après avoir fui la misère, elle avait pris sa revanche sur la vie. Même si elle l’a payé de sa chair. Mon cousin était amoureux d’elle depuis l’adolescence. L’étincelle de son coeur s’est ravivée. Elle l’a prévenu contre le regard de la société, comme elle lui a avoué qu’elle voulait se ranger et avoir une vie familiale équilibrée. Son père, un musulman pratiquant, l’a mis à la porte mais, il a tenu bon et il l’a épousée. En Islam, il n’est pas interdit de se marier avec une prostituée repentie. C’est la religion du pardon et Dieu est miséricordieux pour ceux qui veulent rejoindre son rang. Aujourd’hui, ce couple qui a des enfants est équilibré… Je ne les ai jamais vus se disputer.

Le bonheur à deux roues

La société ne pardonne pas non plus si la personne est différente. C’est le cas de Saïda qui a épousé un handicapé moteur. « J’ai peut-être raté ma vocation d’infirmière au coeur d’or en choisissant de faire la comptabilité, dit Saïda en riant ! Oui j’ai épousé mon voisin de palier très beau, très ingénieux en informatique, très tendre et bourré de joie de vivre. J’oublie souvent qu’il est sur un fauteuil roulant… et même si c’est le cas, c’est le bonheur à deux roues avec Hédi ! »

Saïda a connu Hédi dans des circonstances difficiles. La mère de celui-ci venait de décéder et comme il était fils unique avec un père très irascible, il fallait quelqu’un pour s’occuper de lui. Saïda, alors en congé, s’atèle à la tâche, en attendant de trouver une solution. « C’est à partir de là que j’ai découvert un vrai trésor, dit-elle. C’est vrai qu’il y avait un côté maternel au début, mais après ce fut le coup de foudre des deux côtés ! Quand il a demandé ma main, j’ai dit oui tout de suite ! » Etait-ce si facile que ça ? Pas du tout ? Saïda 27 ans, si belle et en bonne santé, qui épousait un handicapé ! La nouvelle fait l’effet d’une bombe dans la famille. « Une famille qui a assisté à mon mariage rien que pour voir un mari sur un fauteuil, dit Saïda. Cela m’a beaucoup touchée… C’est pour cela que j’ai changé de ville et que j’ai coupé les liens avec tout le monde ! Ce n’est qu’après la naissance de mon enfant que les rapports avec ma famille ont commencé à s’améliorer… Et encore ! Leur regard est très difficile à supporter. N’empêche… cet homme avec son fauteuil me comble de mille bonheurs ! »…

C’est vrai qu’il faut se battre pour épouser quelqu’un de différent, mais c’est aussi dans la rencontre des différences que se cultivent les plus beaux moments de la vie.

Ahmed, 40 ans, commerçant: Entre cousins…

Ma femme a une malformation congénitale au bras droit… Mais c’est le côté gauche qui m’intéresse, le côté du coeur où elle porte pour moi et mes enfants un amour sans égal. Entre cette cousine éloignée que j’ai toujours connue et moi, le courant passait très bien. Auparavant, j’étais fiancé avec une autre cousine, bien portante celle-là, mais qui m’a ruiné avant même notre mariage. Tout de suite après, je suis tombé dans l’alcool. C’est ma femme actuelle qui m’a secoué, un de ces matins où je me réveillais, en proie à une terrible apathie. Elle venait rendre visite à ma mère quand elle m’a trouvé dans cet état, elle m’a donné une de ces leçons que je n’oublierai jamais. Ce n’était pas la leçon de morale classique. Elle m’a dit des mots qui m’ont tout de suite pénétré : «tu es l’homme que j’admire le plus dans cette famille, et je veux que tu le restes. Cesse d’être dans cet état ! » Ce coup de semonce m’a sauvé et ouvert les yeux. J’ai tout de suite aimé ce bout de femme si volontaire malgré son handicap. Elle fait mon bonheur.