Vivre à Deux

Je n’aime pas c mon travail

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Je n’aime pas c mon travail

Le travail c’est environ les deux tiers du temps d’éveil. Le travail c’est ce qui va nous accompagner pendant la majeure partie de notre vie. Certaines personnes, même à la retraite, cherchent encore quelque chose à faire, pour s’occuper disent-elles, se sentir utiles, mais c’est plus profond que cela, en fait. Le travail, l’activité pour laquelle on a (ou on n’a pas…) de punch pour se lever tous les jours, est LA clé essentielle de notre épanouissement. De notre bonheur, en un mot.

par Sondes Khribi Khalifa

Mon choix ou le choix des autres ?

Au moment même où le jeune bachelier doit remplir sa feuille d’orientation (feuille devenue électronique à présent…), c’est toute la famille qui se met à lui donner des conseils. Des conseils assez dirigistes, il faut le dire, car l’oncle soutient avec certitude que les meilleurs métiers sont ceux de la finance. La tante, par contre, médecin spécialiste, pense fermement de son côté que la médecine est (et restera toujours) le meilleur choix d’études à faire de tout temps !
Les parents doivent quelque part « justifier » le choix qu’a fait leur enfant, ils adorent en parler autour d’eux. Ils vivent une deuxième jeunesse en fait, une deuxième chance dans la vie, sans trop en prendre conscience. Du coup, la carrière de ce bachelier c’est l’affaire de tous, sauf de lui-même peut-être. C’est une affaire trop importante et dont les grandes personnes doivent s’occuper. Elles en savent plus que lui. Mais n’est-ce pas trop tard pour lui déjà, pour penser à ce qu’il aime faire dans la vie ? N’a-t-il pas toujours vécu sous cette chape de plomb des chemins de vie tout tracés, tout prêts… ?

La supériorité des métiers intellectuels sur les métiers manuels

C’est un frein parmi d’autres dans notre pays et dans notre culture. Les métiers bien vus sont ceux intellectuels, dits « khedma ndhifa ». Sous-entendu un travail derrière un bureau, de préférence avec un ordinateur, un téléphone, une voiture de fonction, pourquoi pas… Des métiers qui nécessitent une certaine capacité d’abstraction en réalité. Pas comme le métier de cuisinier ou de menuisier. Métiers où les mains sont en contact direct avec une matière, du concret. On pense justement, à tort, que les métiers intellectuels nécessitent des aptitudes cognitives supérieures. C’est faux. Et voilà le point central de la nuance. Les capacités cognitives des uns et des autres sont différentes. La différence n’implique pas la supériorité. Si nous parvenons à comprendre cette nuance, nous verrons dans notre société la naissance d’une multitude de métiers, manuels pour la plupart, qui vont grandement enrichir notre économie, sortir du chômage une grande partie de nos jeunes désespérés, mais surtout embellir nos villes et nos villages. Quand vous vous baladez dans un village européen, vous remarquez la richesse du paysage économique, par opposition au désert que l’on voit dans les nôtres.
La carrière de ce bachelier c’est l’affaire de tous, sauf de lui-même peut – être. C’est une affaire trop importante et dont les grandes personnes doivent s’occuper.
Dans notre culture, les passions doivent être cantonnées dans le temps libre.

Un stéréotype dit que les études et la carrière sont quelque chose de sérieux, la passion n’a donc rien à faire dedans.

La passion, ce que j’aime faire !

L’amour du travail naît uniquement du choix personnel. Le choix lui-même naissant de la prise en compte de l’envie personnelle. De la passion, ce qu’on aime faire (par opposition à ce que l’on n’aime pas faire…). Or, dans notre culture, les passions doivent être cantonnées dans le temps libre. Un stéréotype dit que les études et la carrière sont quelque chose de sérieux, la passion n’a donc rien à faire dedans. On ne va quand même devenir cuisinier parce qu’on aime cuisiner ! C’est absurde, surtout quand on vient d’obtenir son bac math avec brio, en plus. Et bien figurez-vous que votre enfant peut continuer ses études en math, devenir ingénieur en je ne sais quelle branche, ou prof de math, et ne jamais être heureux dans ce qu’il fait….c’est après des années qu’il s’en rendra compte. Là, il va rêver d’ouvrir son petit restau, de le décorer à son goût, et de passer son temps à faire les plats qu’il aime…

Ceci sans parler de la question financière car, bien souvent, suivre des études destinées à donner une carrière classique, sous la pression des avis des autres…c’est aller directement vers le chômage, sinon la précarité.

A quand l’amour du métier… bien fait ?

L’insatisfaction au travail, source de bien des problèmes de santé

C’est uniquement l’amour du métier qui garantit en quelque sorte l’épanouissement. A défaut de faire quelque chose qu’on aime, on finit un jour ou l’autre par craquer. Les maladies liées au stress, le mal de dos, les maladies métaboliques aussi, sont en bonne partie induites par l’insatisfaction profonde de la vie qu’on mène. Insatisfaction couplée à l’obligation de s’y rendre tous les matins….la tension est toujours là, et même si elle n’est pas apparente, elle va apparaître d’une autre manière à travers le corps, ou la maladie. On ne compte plus le nombre de personnes qui souffrent de divers maux, liés à leur angoisse structurelle de devoir refaire tous les jours quelque chose qu’elles n’aiment pas…

On pense justement, à tort, que les métiers intellectuels nécessitent des aptitudes cognitives supérieures. C’est faux.

L’avis du spécialiste, Dr Jaafar Nakhli, Psychiatre, CHU Farhat Hached, Sousse, Enseignant à la Faculté de médecine de Sousse

Selon vous, quelle est l’ampleur de l’insatisfaction au travail dans notre pays ? Quelles en sont les conséquences sur la santé ?

Le stress professionnel est un problème qui connaît une augmentation réelle depuis quelques années. En Tunisie, nous n’avons malheureusement pas d’études claires, avec des chiffres qui puissent refléter la réalité du phénomène sur le terrain, mais nous voyons chez les patients l’ampleur grandissante de ce problème.

Le stress professionnel est effectivement en cause dans beaucoup de problèmes de santé, en tête la dépression me semble -t-il. Celle-ci est de plus en plus répandue, que ce soit chez l’ouvrier ou chez le cadre d’ailleurs…

Salaires trop bas et flambée des prix peut-être ?

Contrairement à ce que l’on peut croire, ce n’est pas toujours une question d’argent, ce n’est pas parce qu’on est mal payé (et de plus en plus de personnes sont mal payées…) que l’on fait une dépression. C’est plutôt quand on travaille beaucoup, beaucoup trop ! Le manque de personnel, la charge de travail élevée, l’état même des locaux parfois, l’orientation (au soleil), sont autant de facteurs qui font plonger facilement une personne dans la dépression, due à un stress professionnel élevé.

Je vous donne un exemple : Nous avons conduit des études en milieu hospitalier et les résultats montrent clairement un stress plus élevé que la moyenne chez cette catégorie de travailleurs assez fragilisée et qui est celle des infirmières. En contact continu avec la maladie, le mal-être du patient, les demandes de sa famille, la mort bien souvent…Les infirmières sont touchées de plein fouet par un stress professionnel assez élevé.

D’autres facteurs entrent en jeu, par exemple les horaires changeants, au début ceci a l’air plaisant, on aime échapper à la routine, mais ensuite, à la longue, cela apporte de la précarité au travail. Le rythme de vie est déréglé, des perturbations au niveau du sommeil apparaissent, etc. Ajoutez à cela la conjoncture générale que personne n’ignore, le risque que l’usine ferme, que la boîte fasse faillite, la peur d’être au chômage du jour au lendemain, et la boucle est bouclée !

Mouna,responsable dans une entreprise qui vend des logiciels, 35 ans
« Je ne suis pas du tout épanouie dans mon travail, je suis quelqu’un qui aime lire, dessiner, faire des choses artistiques quoi. Ce travail est venu un peu par hasard, un heureux hasard pensais-je au début, car c’était assez bien payé, une boîte plutôt prestigieuse, un beau bureau, de belles promotions en vue, etc. Ça c’est chose faite. Je peux me payer pratiquement ce que je veux car je gagne assez bien ma vie. Mais je ne suis pas du tout heureuse dans ce que je fais. Le matin j’en arrive à avoir des nœuds à l’estomac vers 8 h, j’ai tellement envie de rester en pantoufles, chez moi, à lire des bouquins que j’ai achetés et que je n’ai jamais eu le temps de lire…. ».

Hatem, enseignant, 57 ans
« Je n’aime pas mon travail, j’ai pensé prendre une préretraite mais ma femme n’est pas d’accord, pour des raisons financières, bien sûr ! J’ai choisi ce métier sur les recommandations de ma famille, à l’époque. C’était prestigieux, à l’époque toujours, et j’étais plutôt brillant, donc voilà, c’était presque une prédestination. Je n’ai jamais aimé ce métier. J’ai été mal à l’aise avec les élèves depuis les premières séances de cours. A la longue cela devenait insupportable, j’ai eu plusieurs crises de nerfs, à cause du bruit excessif que les élèves font en classe, à cause de leur démotivation, etc. C’est un vrai calvaire d’aller travailler jusqu’au jour d’aujourd’hui. Du coup, je fais le minimum, je sais que ce sont les élèves qui paient le prix de cet échec personnel, en termes de choix de carrière, si vous voulez, mais c’est comme ça, c’est plus fort que moi».

Mémya, cadre bancaire à la retraite, 65 ans
« Depuis que je suis à la retraite, je cherche quelque chose à faire. Au début, j’attendais cette retraite avec impatience ! Les premières semaines j’ai été assez contente de ce rythme où on n’a aucune contrainte, on se lève quand on veut, etc. Mais juste après j’ai réalisé à quel point le vide étant pesant, angoissant. Ça ne veut pas dire que je voulais reprendre le travail, loin de là ! J’étais contente d’en avoir fini avec ces papiers et ces dossiers interminables à traiter, avec cet écran d’ordinateur que j’ai vraiment haï…mais je ne savais pas quoi faire en fait. Je ne savais pas quelle était la chose dans laquelle je serai épanouie. Aujourd’hui je dis à mes enfants et petits-enfants qu’il est très important de choisir son métier par amour, pas par obligation ou par pur calcul financier. Autrement, c’est une erreur fatale. Fatale car ça vous accompagne toute une vie… ».