Vivre à Deux

Prostitution conjugale

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Prostitution conjugale

Les femmes, dont il est question ce mois-ci, vivent dans la contrainte de l’acte sexuel, volontaire ou imposé. Elles subissent toutes cet acte sans plaisir et elles préfèrent ne pas divorcer et rester avec un homme qui les répugne.
Voici leurs histoires.

par Salem Djelassi

Prostitution conjugale : témoignages

«Chéri, je te fais un prix»

«J’éprouve du dégoût vis–à-vis de moi-même, pire qu’une prostituée».
Il arrive qu’une femme fasse cette confidence à sa meilleure amie, à son avocat, à son thérapeute. Victimes de violences conjugales ou assumant sans plaisir des rapports sexuels avec un mari dont elles ont peur, beaucoup choisissent pourtant de ne pas divorcer, de continuer à partager une vie qui leur pèse, mais qui leur garantit le gîte et le couvert.

«Je fais mon devoir conjugal en trichant, dit Naciba, je suis devenue experte en la matière. Parfois je pense aux prostituées: elles aussi simulent le plaisir, elles aussi se lavent à grande eau pour faire disparaître les souillures laissées sur leur peau. Quand je suis allongée sur notre lit, que je le laisse jouer avec mon corps, je pense à autre chose, je pense aux courses que j’ai à faire, aux cadeaux qu’il me fera ou tout bêtement au dîner que je dois préparer. Je ne suis pas loin d’être une prostituée. Elles aussi songent à autre chose pendant qu’un inconnu s’active sur leur corps. Mon mari est cet étranger qui paie pour obtenir sa compensation».

Pourquoi accepter ce viol ? «Je n’ai pas le choix, répond Naciba. Si je refuse de me prêter à ses désirs, il me quittera et je ne le veux pas. Que deviendrais-je sans lui? Je n’ai pas de boulot. Après tout, il n’est pas si méchant que cela. Je ne fais que remplir mon devoir conjugal. C’est sans doute moins dur que de travailler en usine».

La situation peut même se présenter de manière violente et marquer à vie certaines femmes qui rêvaient d’une vie pleine de romantisme comme Héla. «Au début j’étais aux anges, dit-elle, il était beau et il ressemblait à l’homme de mes rêves. J’avais 20 ans et j’étais vierge quand je l’ai épousé. Le sexe était un sujet tabou dans notre famille comme dans toutes les familles tunisiennes d’ailleurs. J’arrivais le soir de mes noces dans une chambre fleurie où j’attendais de découvrir le grand mystère de l’amour. J’allais enfin devenir femme! Quand j’y repense aujourd’hui j’ai beaucoup de peine. Mon mari avait trop bu et s’est jeté sur moi comme une bête féroce.

Ce fut atroce comme douleur. J’ai pleuré et j’ai tout refoulé. Je n’ai plus rien ressenti avec lui que de la douleur. Dix ans après, je ne me suis pas encore habituée. Je continue à le subir, mais je reste pour l’équilibre de mes enfants».

Violence conjugale : un sujet qui fâche

Au début, on a tout de même du mal à comprendre que, de nos jours, il puisse y avoir des femmes qui préfèrent subir la violence conjugale plutôt que de reprendre leur indépendance. Mais ces femmes ont leurs raisons, comme Naciba, qui préfère «cela» à un travail à l’usine. Elles se raccrochent en fait à leur sécurité matérielle, comme si elles étaient hors d’état de faire quoi que ce soit par elles-mêmes.

Le sujet de la prostitution conjugale continue à fâcher sous nos cieux ou ailleurs. Le cinéma a abordé ce thème en France et Tunisie. Dans «le prix à payer», Alexandra Leclère traitait de la marchandisation au sein du couple. Le slogan ? «Pas de cul, pas de fric !», avec une Nathalie Baye en femme futile acceptant de coucher avec un mari qu’elle exècre pour continuer de profiter de sa carte bancaire.
En Tunisie, Nouri Bouzid a également évoqué le sujet dans «Bent Familia». Dans ce film, le personnage incarné par l’acteur Raouf Ben Amor exigeait de sa femme qu’elle couche avec lui pour qu’il continue à lui donner les clés de sa voiture. Que ce soit en France ou en Tunisie, le sujet a suscité une grande polémique. Les critiques ont reproché au film de véhiculer une image désastreuse de la femme. Pourtant ce genre d’histoire n’existe pas qu’au cinéma.

«La faute à ma mère», Samia, 29 ans, femme au foyer

«De mon mariage, je n’ai eu qu’une fille et elle est géniale ! Tout le reste n’a été que souffrance. Mon mari ne m’a jamais pris avec douceur, c’était d’une brutalité de bête dès le premier jour. J’ai tout essayé avec lui pour qu’il me traite d’une manière plus humaine. Il brandissait la menace du divorce et celle d’épouser une autre qui l’accepterait tel qu’il est. Que Dieu pardonne à ma mère, laquelle est à l’origine de ce mariage désastreux. Elle a tout fait pour que je me marie avec ce très riche commerçant alors que je vivais une extraordinaire histoire d’amour avec un fonctionnaire. Elle a même eu recours à la sorcellerie pour ramener à moi le commerçant brutal et ainsi rompre ma belle histoire d’amour. Plus tard, je lui ai demandé de m’aider à sortir de ce calvaire. Elle m’a répondu que toutes les femmes passent par là, que j’étais trop capricieuse et que ce qui comptait c’était ma confort financier qui me permettait de porter tout le temps des bijoux. A ma fille, je ne ferai jamais subir ça !»

«Certains hommes se servent souvent de leur situation financière pour exiger beaucoup de choses en retour, explique la sociologue Marie-Claude François-Laugier, pour eux la femme doit respecter sa part de marché en jouant à l’épouse parfaite et cela peut aller jusqu’aux obligations sexuelles. Il arrive aussi qu’une femme négocie sa nuit d’amour avec son mari contre un beau cadeau, mais la proposition vient souvent de l’homme à qui l’argent donne une impression d’exercer un pouvoir absolu.

Il lui arrive même d’être violent verbalement et de menacer de la quitter si elle ne se prête pas à toutes ses exigences ». Voici un tableau très noir de la vie dorée qu’on prête à ces femmes.

Donnant-donnant

Et s’il y avait des femmes qui cherchaient justement cette prison dorée? En fait la prostitution conjugale ne devient-t-elle pas un fait assumé avec la société de consommation, qui fait briller aux yeux des femmes diamants, voitures de luxe, spas

«Sans préservatif», Hédia, 30 ans, secrétaire

«Certaines femmes se sont carrément vendues pour des maris très riches et c’est bien connu dans nos sociétés. Cela se passe surtout dans les familles aisées qui font tout pour trouver à leurs filles un très bon parti. A mon avis, il faut être une femme très forte pour supporter toutes les misères sexuelles au nom de l’argent. Mais le pire, c’est lorsque la femme en question découvre les infidélités de son mari et qu’elle se retrouve obligée de fermer les yeux parce qu’en cas de divorce, elle perdrait un bien beau parti. J’ai une amie qui vit une telle situation et elle en souffre terriblement. De plus, elle a peur d’attraper une maladie vénérienne en provenance de son cher mari à qui elle ne peut imposer le port du préservatif».

et boutiques très chics ?

«Dans nos traditions tunisiennes, les mères ont toujours cherché à placer leur filles avec des hommes riches, explique Kamel, un universitaire, cela me rappelle les mères maquerelles et le marché aux pucelles évoqués par Jacques Brel. Les filles chez nous ont grandi avec cette idée. Dès qu’un homme riche vient à passer, les mères insistent auprès de leurs filles pour pratiquer au maximum l’art de séduire. Plus tard, c’est de la délinquance conjugale». Et en effet, au-delà de l’hypocrisie, cela ressemble fort à de l’escroquerie. Leyla est une jeune femme de 23 ans. Elle met son jeune sexe au service des faibles érections de son mari de 61 ans à qui elle fait croire que le déclin de la virilité n’est qu’un mythe. A grand renfort de gémissements, de cris, de spasmes, elle le déculpabilise de ses éjaculations difficiles en simulant à la perfection l’extase. Pourtant, le corps avachi de son mari ne lui inspire que répulsion. Poussée dans ses retranchements Leyla avoue son raisonnement comptable: «Je vends à mon mari un capital jeunesse, dit-elle, qui s’amenuise au fil des jours que je passe avec lui. Mon corps, qu’il utilise à son gré, se dévalue avec le temps, j’ai donc droit à la meilleure prestation compensatoire… C’est un jeu ! »

Alors froides et calculatrice ou bien faibles et soumises? Les deux cas existent mais les spécialistes s’accordent en général sur le profil de la soumise. Elle présente en fait une forte dépendance psychologique mais aussi financière.

Kalthoum, 32 ans, infirmière

«Dès le début, les rapports sexuels avec mon mari étaient peu satisfaisants. Je n’éprouvais rien du tout. Les mois ont passé et la vie allait bon train sauf qu’au lit, les choses empiraient. Le devoir conjugal commençait à me peser. Puis, petit à petit, le dégoût a remplacé l’ennui. J’espaçais autant que possible les ébats amoureux, pour ne plus m’y plier en moyenne qu’une fois par quinzaine. Mais mon mari voulait toujours plus. J’ai finis par céder pour avoir la paix… Nous formons un petit couple parfait. Je suis une excellente actrice quand je veux !»

Très souvent, en se mariant, cette femme est passée d’un milieu d’origine très dictatorial à un mari du même type. Rester la détruirait mais partir la tuerait psychologiquement tant qu’elle n’a pas la certitude qu’elle pourra vaincre cette mort fantasmatique. «Nos filles ont été éduquées psychologiquement dans la dépendance envers l’homme, poursuit Kamel, la société arabo-musulmane ne jure que par l’homme, cela est bien connu ! Mais le problème, c’est que, malgré tous les acquis de la femme en Tunisie et malgré l’évolution des mœurs, l’institution du mariage demeure tellement forte qu’elle tient ces femmes sous un vrai joug. Résultat: même si ces femmes sont dépendantes matériellement et cultivées, elles sont prêtes à tout pour se marier, quitte à accepter un mari parfois violent. La vieille garde finit toujours par les avoir à l’usure !»

Mais il n’y a pas que les femmes qui contractent des mariages par intérêt. Il ya aussi des hommes couverts d’hématomes qui reconnaissent avoir épousé Madame pour le gîte et le couvert. Ce sujet là est encore plus tabou…

L’avis du spécialiste : Dr Hisham Charif, sexologue, sexothérapeute, conseiller conjugal.

Certains mariages font-il des femmes des prostituées au foyer ?

Un mariage devrait conduire à l’épanouissement des sentiments et de la sexualité de chacun au sein d’un couple jusqu’à sa fin…L’argument de la dynamique prostitutionnelle dans le couple est souvent avancé, notamment pour mettre en évidence l’omniprésence d’une certaine forme de tarification sexuelle dans l’institution même du mariage.A l’opposé des abolitionnistes qui assimilent la prostitution à la traite des êtres humains et à l’esclavage, certains mouvements libertaires estiment que le fait de combattre la prostitution en tant que fléau recouvre en fait une volonté de moraliser notre société. Et pour contrer cette supposée offensive morale, la comparaison de la prostitution ‘classique’ et de la prostitution conjugale est un argument choc, s’appuyant sur les thèses de chercheurs comme Magnus Hirschfeld, qui affirme une présence de transaction économique dans le mariage en ces termes :‘Les femmes fournissent des prestations ménagers, sexuels et reproductifs aux hommes en contrepartie de compensations matérielles plus ou moins importantes’

Dans ce contexte, on est amené à se poser une question: cet échange ‘économico-sexuel’ est-il uniquement le symptôme d’une soumission de la femme à la puissance masculine dans certains couples, ou le mariage, par sa nature même, fait-il de tout conjoint une «prostituée », quel que soit son sexe ?

Revenons aux fondamentaux de l’institution : si le mariage est considéré comme un acte solennel fondateur de famille, il reste avant tout un contrat, signé par les parties, et générant des obligations réciproques entre époux.

Qui dit mariage dit sexe…

Le mariage suppose l’existence de relations sexuelles dans le couple, fussent-elles stériles. Et ces relations sexuelles sont considérées comme le gage d’une réelle intention affective, le fameux «affectio matrimonialis». A ce titre, le sexe au sein du couple marié est un élément fondateur de l’institution même.

Par conséquent, un conjoint qui se refuse sexuellement à l’autre peut se voir opposer une demande de divorce de la part du conjoint. Plus fort encore, un refus des rapports sexuels, c’est-à-dire un mariage non consommé, peut faire l’objet d’une demande d’annulation.

Evidemment, tout cela est théorique. Mais la réalité quotidienne du couple marié n’écarte pas pour autant tout échange sexuel à caractère économique.

Peut-on parler d’un rapport donnant-donnant ?

En tant qu’obligation, tacite ou expresse, le sexe peut se rapprocher d’une transaction économique de fait. Et la prestation sexuelle au sein du couple marié s’inscrit bien souvent dans un système de tarification implicite, qui va bien au-delà du simple rapport sexuel consenti pour éviter les conflits. Faire un effort quand on n’a pas réellement envie de faire l’amour, accorder à l’autre une gâterie compensatoire, c’est une chose. Mais le marché global, reposant sur une offre et une demande à long terme, voilà qui est lourd de conséquences et qui suggère souvent une forme de prostitution conjugale. Le sexe conjugal, c’est parfois un argument de négociation, et un outil de règlement des conflits. Et quand la presse ‘surtout’ féminine évoque de façon quasi impérative l’importance d’une vie sexuelle épanouie pour (préserver le couple), elle encourage d’une certaine façon la tarification des rapports sexuels.On en arrive donc assez facilement à une sorte de deal qui conditionne la santé même du couple: je couche avec toi, je te satisfais et je te rends heureux. En échange, tu m’apportes une sérénité quotidienne, nous évitons les conflits, et tu restes avec moi. Contrairement aux apparences, on n’est plus là dans la dictature de la performance mais dans un schéma d’échange économique, dont le sexe est la monnaie.Par ailleurs, les composantes économiques du sexe conjugal dépassent aujourd’hui la simple gestion des flux financiers au sein du couple, bien que la circulation des biens soit encore effective (petits cadeaux, gratifications, attentions matérielles diverses). Et si on a pu affirmer que les femmes fournissaient autrefois des prestations sexuelles en échange d’une sécurité matérielle, l’accès à l’autonomie financière a rendu cette composante presque caduque, même si en pratique les femmes gagnent souvent moins d’argent que les hommes. Le fait est qu’elles ne couchent plus en échange d’un toit et d’une subsistance, mais que les conjoints échangent du sexe contre des compensations relationnelles, tout autant que matérielles.

Aujourd’hui en effet, les deux sexes sont concernés par la tarification sexuelle conjugale: la pression pèse sur les hommes comme sur les femmes, et le sexe est une véritable valeur ajoutée, qui détermine souvent la bonne santé du couple, et devient au fil du temps une sorte de monnaie d’échange.

C’est là qu’on rejoint la dynamique prostitutionnelle, qui en appelle au consentement à l’acte, et non au désir de l’acte.

Et cette distinction entre désir et consentement est au cœur même de la notion de prostitution. Mais à l’opposé de la prostitution classique, dans laquelle l’individu prostitué vend ses faveurs sexuelles, délivrant ainsi son partenaire de toute autre obligation (affection, tendresse, attention), la prostitution dans le couple est un moyen d’obtenir des attentions particulières et peut- être un peu de tendresse.