Vivre à Deux

Se marier, pourquoi ?

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Se marier, pourquoi ?

Geôle pour les uns, édifice en carton-pâte pour les autres, de plus en plus de nos jeunes disent niet à la vie en couple. Petit tour d’horizon chez les  » refusards ».

par Salem Djelassi

Si tant de jeunes refusent de passer le cap fatidique du mariage, c’est surtout par peur de ne pas assurer financièrement. Leur raisonnement est on ne peut plus logique. Rien que la cérémonie en elle-même coûte une fortune. Il faut obligatoirement passer par là, au risque d’être accueilli au son de sifflets et non de youyous. Et même si on faisait tout ce protocole, où loger ensuite sa douce moitié ? Comment payer le loyer ? Comment subvenir aux besoins du couple ? Il faut bien le reconnaître, chez une grande partie de ceux qui refusent de se marier, il ne s’agit pas vraiment d’un esprit de révolte et de rejet de l’institution, c’est tout simplement un problème budgétaire. Les statistiques nous disent qu’un couple dépense une fois et demie plus que deux célibataires. « C’est sans aucun doute vrai mais quand on subvient tout juste à ses besoins et qu’on habite chez ses parents on y réfléchit à deux fois ! » réagit Mehdy, 22 ans.

Mais il existe d’autres formes de refus issues d’une occidentalisation des mœurs. Aujourd’hui, certains Tunisiens ont une autre aspiration que de fonder un foyer. Certains parmi eux pensent que l’institution du mariage est un cadre socio-économique et juridique refroidi.  Jamel, 23 ans, lui, refuse d’y penser carrément ! Dans son esprit la « conjugalité » est une maladie contagieuse. Les symptômes sont : un air souffreteux et les nerfs à bout. Il les a vus tomber, un par un, ses amis  victimes d’une « épidémie de mariage ». Il refuse de rentrer dans la danse sous prétexte que la nature de l’homme serait de vivre en couple et de se reproduire. Se refusant à être l’étalon de la farce, il a choisi d’être un célibataire plutôt qu’un mari et père laborieux. À l’exclusivité des corps, il préfère l’inconstance et les incartades qui sont  « plus gaies » et « fleuries ». Si la maîtresse est la cerise sur le gâteau pour un homme marié, lui, il a choisi de faire une overdose de fruits rouges sans avoir de comptes à rendre à personne. Car il faut bien le reconnaître ce qui fait reculer aussi certains de nos jeunes à sauter le grand pas c’est aussi la grande libération des mœurs qui permet d’avoir des relations sexuelles de plus en plus tôt. » Même les filles au lycée n’hésitent plus à sauter le pas !, s’exclame cette jeune professeur de français, internet a créé une terrible banalisation de la vie sexuelle ! Les jeunes n’attendent plus d’être mariés. Et j’ai l’impression que les filles se soucient de moins en moins de leur virginité depuis qu’il y a une opération pour restaurer l’hymen.  »

La peur de l’engagement est-elle spécifiquement masculine ? Ne réduisons pas la peur de l’engagement à l’homme, cette peur ne semble pas lui être spécifique. Même si le mariage est présenté comme l’accomplissement pour la femme, il ne faut pas généraliser. Il faut étudier le phénomène  du mariage en tenant compte des niveaux culturels. A partir d’un certain niveau culturel, social et matériel, il y a des cas où la femme préfère être autonome. Pour l’homme, il y a l’aspect matériel et les freins financiers, certes, mais il y a des causes psychologiques. Un homme peut avoir la peur de l’échec, de tomber sur une femme avec laquelle il y a incompatibilité d’humeur. Cette incompatibilité, on la découvre qu’une fois marié car, avant l’engagement et le fameux acte de mariage, chacun joue un rôle et se présente sous son meilleur jour. S’engager, c’est aussi mettre fin aux rêves et à la recherche d’idéal, d’où cette peur.

Force est de croire que la notion du mariage est une notion qui se perd en Tunisie comme ailleurs.

Selon cet universitaire « nous sommes dans une phase de mutation, on préfère de plus en plus cohabiter sporadiquement avec quelqu’un pour que chacun soit bien et donne le meilleur de soi-même. Mais ce n’est vrai que pour certains milieux socio-économiques et culturels. Dans les milieux défavorisés, on reste très attaché au mariage car le poids des traditions est plus lourd ».

La femme seule et le prince charmant. 

Une femme sur trois vit aujourd’hui « en solo ». La planète entière est concernée par ce phénomène, dont l’expansion a quelque chose de troublant. Les rêveuses terriennes sont-elles victimes de leur opiniâtreté à trouver ce prince charmant dont les Terriens ne sont en général que de bien médiocres incarnations ? Pas si simple… Jean-Claude Kaufmann nous a, dès 1999, magistralement décrypté l’affaire. Solidité de l’enquête, perception aiguë du sens de ce combat féminin où alternent griserie de la liberté et trous noirs de l’absence, rires et larmes, espoirs et doutes : la première édition de ce livre a été un succès mondial. Mais 16 ans ont passé, un siècle pour ainsi dire : dans notre monde gagné par la peur de l’avenir et gangrené dit-on par l’individualisme égoïste, bergères et princes ne se rencontrent plus guère sous les ombrages. Plus rien ne se fait à l’ancienne, au moins en apparence… Notamment, le web est là. Trois clics suffisent pour visualiser des myriades d’humain(e) s à consommer, à épouser ou ce que l’on voudra… Un clic de plus et on passe du virtuel au réel… Et l’amour ? En élargissant la gamme des choix et en facilitant les contacts, la toile a en fait rendu l’engagement encore plus difficile… Cela, et bien d’autres choses encore : c’est à un nouveau voyage dans un paysage à la fois familier et bouleversé que nous convie Jean-Claude Kaufmann. Indispensable pour comprendre la femme d’aujourd’hui et ses aspirations.

Extrait
« Le nombre de femmes vivant hors couple ne cesse de croître, mais il manque toujours un mot pour les désigner. Célibataire signifie non mariée. Femme seule a une connotation négative. Autonome ? Bien des épouses revendiqueraient cette épithète. Et mieux vaut ne pas se tourner vers le passé et les deux stéréotypes opposés de la vieille fille et de la femme légère. Seules les veuves, en référence à leur conjugalité passée, sont identifiables. »

A la fin du XIXe siècle, avec le bouleversement industriel, l’urbanisation et l’essor du travail féminin, un nouveau célibat apparaît, préfigurant celui d’aujourd’hui : il se caractérise par l’autonomie résidentielle, se propage des villes vers les campagnes et se situe aux extrêmes des âges et de l’échelle sociale. Des femmes sûres d’elles, menant leur vie professionnelle et sentimentale à leur gré. Pour la première fois, le mode d’entrée des filles dans la vie adulte n’est plus le mariage mais la vie sans mari ! »