Vivre à Deux

Toi y en a parler sexe?

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Toi y en a parler sexe?

Délier les langues pendant des heures sur les prouesses de la sexualité tantrique ou autre, on le fait parfois mais… entre copines, autour d’un café, en attendant le taxi ou en faisant de la gym… Entre femmes, il n’y a aucun problème pour évoquer le sujet. Vestige de la culture du Harem, cette facilité à parler de sexe entre les femmes se volatilise soudainement face au conjoint. Les hommes non plus ne sont pas toujours volubiles sur le thème…

par Salem Djelassi

Comment voulez-vous que ces gens verbalisent leur sexualité ?

« Nous manipulons un dialectal tunisien qui ne nous facilite pas la communication sexuelle sans tomber dans la vulgarité, dit ce professeur de linguistique, or il faut bien nommer les choses pour pouvoir dialoguer. Dans notre langage quotidien, on ne peut pas nommer certaines parties du corps sans choquer… ou bien il faut passer à l’arabe littéraire, ce qui transformerait la discussion sexuelle entre un homme et une femme en un véritable gag dans une pièce de théâtre ! Voici déjà un premier handicap pour parler sexualité, que ce soit en famille ou en couple ! Savez-vous qu’une langue peut façonner les esprits ? Comme elle peut boucher les oreilles et bâillonner les bouches… Dans mon couple, pour parler sexe, je dois exporter mes idées, mes désirs et mes fantasmes, dans la langue de Molière… Heureusement que ma femme est française. Mais pensez à cette armée de « monsieur et madame tout le monde » qui ne s’accroche qu’à une seule langue et qu’à quelques chaînes religieuses et hyper conservatrices…
Comment voulez-vous que ces gens verbalisent leur sexualité ? »

Tout est dit. Et si notre professeur en parle avec autant d’émotion, c’est aussi parce que pour lui notre langue est déjà castratrice, sans parler de l’éducation… Il ne fait qu’exprimer son opinion mais la question se pose vraiment. Notre langue et notre culture nous disposentelles à parler sexe, en particulier à notre partenaire ? Il faut vraiment l’avouer, chez nous c’est vraiment culturel ! Dans l’arène du « conjugo », le sexe n’est pas le sujet prioritaire de discussion. « Lahchouma » pèse vraiment de tout son poids et on voit mal, mais alors vraiment mal une femme dire « chéri, il serait bienvenu que tu cesses de confondre mon clitoris avec un bouton d’ascenseur », surtout lorsque le « chéri » en question s’escrime à zapper devant la télé à la recherche d’un bon match de foot ! L’éducation que certaines femmes et certains hommes ont reçue constitue également un énorme obstacle pour ce dialogue… C’est que les mots ne viennent pas sur la langue… C’est que les fantasmes ne trouvent même pas d’espace pour se dessiner et annoncer leur couleur, si bien qu’au fil du temps le sujet devient tabou. Il n’y a plus d’espoir pour la complicité et donc il n’y a plus de folies à venir. Et pourtant les débuts étaient roses … Découverte de l’autre, euphorie aveuglante, amour et baisers ! Tout cela rend invulnérable ! Tout va bien au début ? Alors pourquoi parler sexe ? L’alchimie travaille seule, comme dans un film intensément muet. Et d’ailleurs pourquoi s’est-on marié ? Car dans nos sociétés arabo-musulmanes les « choses » se passent autrement ! Les « choses » ne disent pas souvent leur nom. « Dans nos sociétés, les hommes se marient pour le sexe mais ils ne le disent jamais, affirme péremptoirement Djilani, cinéaste, ils veulent avoir une garantie qu’ils ne passeront pas la nuit seuls. Les hommes vont entrer dans le couple avec un capital virilité indiscutable, intouchable et qui ne demande qu’à être satisfait. Il n’y a pas d’espace pour les paroles mais pour l’acte. Regardons maintenant les choses du côté des femmes ! Aucune femme chez nous n’assume son célibat. Pour elle le mariage est une obsession… pas sexuelle mais plutôt sociale. C’est un statut vital pour qu’elle ne soit pas traitée de vieille fille. Là aussi le dialogue et les mots ne servent à rien. Une fois le mari trouvé, il faut foncer ! Et nos femmes ne sont pas dupes : elles savent ce que les hommes veulent et elles s’adaptent à tout, lorsque le mot mariage est prononcé. Elles essaient de satisfaire un désir d’abord sans rien demander de peur que leur conjoint ne soupçonne une aventure passée. Déjà dès le départ tout est dans le non dit ! Tout est dans les instincts et pas dans les mots ! Comment voulez-vous que le dialogue réussisse après ? Il n’y a pas que l’amour dans la vie… Pour faire un bon film, il faut un bon scénario d’accord, mais il faut aussi des moyens techniques. Bref, chez nous, on se marie avant de connaître le corps de l’autre et le corps à corps avec l’autre. Et on discute après…» Et en effet ! Passées les mille et une nuits, il y a les clashs et le quotidien qui gagne du terrain en drainant avec lui les comportements figés et les silences. L’un enferme l’autre dans une image et vice–versa. Si on n’a pas pris l’habitude de parler sexe dès les premiers moments euphoriques, et de donner un nom aux fantasmes, aux désirs et aux parties intimes du corps, alors le pli est pris !

Communiquer, facile à dire !

Depuis quelques années les sexologues, les magazines féminins et les programmes télé sont formels : pour échapper au face à face hostile, aux frustrations accumulées de part et d’autre, à l’érosion du désir, le couple doit communiquer ! Versé à toutes les sauces, le mot communication est devenu le « Sésame, ouvre-toi » de ce début de siècle. Entreprise, enfants, belle-mère, conjoint et 7eme ciel, tout est logé à la même enseigne lorsqu’un grain de sable enraye la machine relationnelle : il faut parler, « soit, COM-MU-Niquer, pour utiliser un mot à la mode, martèle Hédia, artiste peintre. Mais il ne faut pas non plus oublier que la sexualité ne se gère pas comme une PME où il s’agit de poser les problèmes sur la table pour trouver des solutions applicables sur le champ. L’intimité relève de l’humain, de l’éducation reçue, de l’environnement social et de la propre histoire de l’individu. Un individu à part entière qu’il s’agit de ne pas heurter ! Et ce n’est pas parce qu’il a un diplôme en poche ou qu’il saute sur tout ce qui bouge qu’un homme est prêt à tout entendre. Loin de là ! Parce que à la différence de la femme qui bataille pour sortir sa sexualité des belles images toutes faites, l’homme n’en parle jamais ou alors avec une grivoiserie qui ne peut s’épanouir qu’entre hommes. Normal. Depuis toujours, il a la main mise sur ce domaine et de façon exclusive » Enfin, le constat semble limpide : en matière de sexualité, l’homme et la femme ne parlent pas la même langue. D’où peut-être le radical « pas ce soir, chéri, j’ai la migraine », qui écarte bien des mises au point…

Déculpabiliser le discours

En réalité, l’homme possède une sexualité davantage mécanique qui lui permet de gagner à chaque fois le gros lot ou presque. Le plaisir féminin par contre reste plus fragile, moins systématique et peut disparaître parfois à cause d’un mot de travers venant du conjoint. Résultat des courses : entre, d’un côté, la femme qui demande à son mari d’être devin et de l’autre, l’homme qui s’enveloppe d’un drapé de machisme, le malentendu règne. Le tout s’envenime si les difficultés sexuelles s’accroîssent. Puis le silence et l’effet boule de neige qui mène à l’assèchement du désir et au néant conjugal. « Au diable la fausse pudeur ! s’exclame Noura, professeure de lettres françaises. Il faut oser parler. Se décoincer un peu et en douceur. Murmurer dans la tendresse que, ça on aime, ça on aimerait, ça un peu moins, et ça pas du tout. A chacun ses besoins et son lexique personnel. En fait, il suffit parfois de dire le mot juste au bon moment tout en rassurant l’autre. Il ne faut pas que l’homme se sente jugé et encore moins englué sous la pression de la performance ! » Mais voici que tout le monde n’a pas le tact, le courage ou l’éducation qu’il faut pour dialoguer avec l’autre. Et c’est là où entre en jeu, depuis peu de temps, un nouveau personnage dans la vie du couple tunisien : le psy ou le sexologue, ou les deux à la fois. C’est bon signe, diront certains. Y a-t-il une réelle volonté de s’en sortir derrière ces rendez-vous dans les cabinets des spécialistes ? De prime abord, oui ! Mais les choses se gâtent très souvent dans ces cabinets lorsqu’on évoque le problème du dialogue sexuel dans le couple. Un psychologue nous avoue qu’il ne préfère pas trop faire dans la thérapie du couple parce que ça tourne parfois au règlement de comptes… « Ma femme et moi avons passé des nuits entières à discuter, mais en vain, se plaint Mosbah, commerçant. Elle ne veut pas comprendre que je n’ai pas encore développé le sens qui me permet de lire dans ses pensées et dans ses désirs. J’essaie de poser des questions, et elle me répond par des silences ou par des énigmes. Comme vous savez, après une journée de travail on n’a pas la tête à résoudre des énigmes et à comprendre à demi-mot. J’ai fini par ne plus poser de questions et nous avons pris rendez-vous chez un sexologue. C’est normal, ma femme n’arrête pas de se lamenter que nous n’avons pas de vie sexuelle. A ma grande surprise, au cabinet du spécialiste, sa langue s’est déliée mais pas pour dialoguer ! Elle m’a accablé de tous les reproches du monde. Nous avons réessayé une autre fois mais sans résultat. Elle adore m’humilier devant le sexologue. » A ce propos, Mehdi, sexologue, fait le commentaire suivant « les couples traditionnels vivaient dans le silence total. C’est compréhensible. Chez les couples dits « modernes », l’on observe, au contraire, un dialogue très ouvert où l’erreur la plus fréquemment constatée est l’accusation et le reproche. L’un des deux partenaires cherche toujours à culpabiliser l’autre. Ce qui est la meilleure façon pour qu’une situation déjà précaire se dégrade davantage. Il faut donc aborder le problème avec calme et franchise en évitant surtout de culpabiliser l’autre. Le « nous » doit être utilisé à la place du « tu ». Il est toujours préférable de dire « nous nous abandonnons, nous nous laissons aller »à « tu n’a plus envie de moi » ou « j’ai sommeil »… En général, ça marche ! Car ne pas culpabiliser l’autre fait brusquement réapparaître l’esprit ludique, donc la complicité. Et avec la complicité, c’est bien connu tout est permis !